12 janvier 2009

Adelaïde Rubinstein





Les cimetières ne sont pas des lieux dédiés à la balade ou aux rencontres amoureuses. J’aime pourtant y laisser traîner mes pas.
Peut-être n’ai-je pas dépassé l’heure morbide où les enfants dressent des sépultures à des animaux de compagnie ou à l’oisillon passé par dessus bord du nid trop plein. L’oiseau momifié auquel nous avions voué un culte pendant quelques semaines avait trouvé refuge dans un coin reculé du cimetière du village, une tuile en terre cuite en guise de stèle et le message d’amour éternel à la craie qui avait tenu moins longtemps que la première pluie ; et fiers avec ça d’avoir le jardinier avec nous, qui contournait la petite tombe en passant la tondeuse à gazon.
Peut-être reste-il en mon cœur ce souffle d’enfance qui a sa conception de la gravité, comme un jeu, pas seulement un jeu, l’apprentissage du deuil comme une histoire de grands.

Ce fut comme l’empreinte d’une chaussure d’enfant dans le ciment frais.
Adelaïde

Pourtant, si ce n’est pas un lieu dédié à la promenade, il y a souvent du nombre, et intense, dans les cimetières. Je ne parle pas de ces dates consacrées où chacun choisit un beau costume compassé et des chrysanthèmes rouille vomi pour honorer la mémoire des chers disparus, et remplacer ceux de l’année d’avant, et sortir la belle-mère, tous en même temps, dans un mouvement similaire à la transhumance des maillots de corps sur la Riviera au mois d’août, et cela spécifiquement le jour de tous les saints, parce que le lendemain, vous comprenez, on travaille, nous le reste de l’année on a franchement autre chose à foutre, en plus on ne s’y retrouve jamais, elles sont toutes pareilles ces tombes. Non, je parle du reste de l’année. Aux temps creux, il y a toujours un monde fou dans les allées, alors qu’on ne le croirait pas. Pas seulement l’inévitable petite vieille aux pigeons, mais une démultipliée de grands ou petits faunes de toute couleur, tapis dans les fourrés et sortant de partout, silhouettes furtives et muettes se fondant sur la pierre. Comme si les hommages se faisaient dans un seul souffle. Le temps de disparaître. Non ce n’était pas moi c’est impossible.
Pas le meilleur endroit pour mener une filature, facile de perdre la trace du coupable. Et des belles inconnues. Il y a aussi de belles inconnues, toutes parées de mutisme.

C’est même aux temps du dénuement que je préfère les cimetières, à l’automne ou à l’hiver, en février, ou en novembre, dans l’odeur des feuilles rousses tombées à terre, tapis mouillés dont la dégradation affecte de sentir la noisette, celle de l’écureuil qui prépare son hibernation, ou dans le froid piquant aux branches nues des arbres et des cris des oiseaux de loin dans l’hiver, où rien ne semble encore renaître, alors que quelque chose va renaître, les bourgeons sont encore loin cachés à l’intérieur. Mais chut.
Les cimetières au printemps me rendent triste, le chant des oiseaux et le jeu du soleil avec la nature dans le vent pimpant sont comme des pieds de nez de grand guignol.
Souvenir transversal de la visite du Cimetière des Plaisirs (
de Prazeres, littéralement), à Lisbonne, sous un soleil de plomb où je crus comprendre que dans les caveaux il y avait des vrais gens à l’intérieur, bâtisses meublées comme des petites maisons à vivre, manquant juste l’écuelle de lait pour le chat, minet minet minet, et le fauteuil à bascule qui grince encore, les fleurs magnifiques, les couleurs les plus rayonnantes tapant à l’œil comme un orphéon de quatorze juillet, un petit camion vert circulant dans les allées et des ouvriers s’occupant de tombes cassées ou de murets délabrés un mégot aux lèvres. Un flux de vie, sous la scie sonore des oiseaux des haies, qui amplifiait ma solitude. Me cognant au verre froid de mes paradoxes. Souvenir entêtant de cette énorme couronne de fleurs en pleine putréfaction, effondrée, comme emboutie.


Une belle inconnue ; à prendre par la taille ; à qui voler un baiser ; deux baisers ; à qui faire des promesses ; les reprendre ; lui rendre ; pour s’embraser et s’étourdir.
J’étais amoureux.
Adelaïde


Mes pas à pas de cimetière ne sont pas étouffés, mais leur rythme diffère de celui du dehors, de l’autre dehors. La chimie de l’air est différente. La foulée est ralentie, comme s’il y avait une couche de coton par dessous le gravier ou le dallage des allées.
Je ne veux pas être triste quand je marche parmi les tombes, et je ne le suis pas. Je débranche mes deuils à l’entrée, et je respire le calme, et le tumulte de la ville s’éloigne. C’est un lieu où je suis envahi de tous les temps, qui se percutent et s’entrelacent. La tête bousculée de noms et de dates, tous ces âges qui se calculent et se superposent. Des temps de vie, ces si nombreux vagissements qui franchissent les décades et les siècles. Chaque pierre tombale est une profondeur de champ d’où découle la vie de ces voyageurs arrêtés, où je tends le bras profondément, et je vois des champs, des ciels, des maisons, un escalier, une cascade de rires.
C’est évident, le temps palpite sous le silence
un déménagement, un changement d’appartement, de ville, de pays, une balançoire, une robe blanche, de la fumée noire, un paquebot de troisième république, le photographe caché sous le tissu, une sirène. Une belle inconnue.
Il y a aussi le grand homme, le grand homme devant la tombe duquel on sera venu se recueillir, prétexte d’un voyage unique, non pas révérer sa mémoire, plutôt tenter de comprendre que le chemin de son corps s’est arrêté là. S’était arrêté là.
Ce n’est évidemment pas la vie, sûrement pas une vie souterraine. Ce qui est arrêté ici vient d’ailleurs, le déploiement des dimensions physiques et temporelles d’une convergence de hasards où chacun a sa musique pour peu que l’on ait l’oreille ou l’envie de l’entendre.

Et c’est ainsi que j’ai connu Adelaïde Rubinstein.

La véritable tristesse serait de ne pas avoir rencontré ces vies en vrai, d’avoir serré ce sein contre soi et admiré cet oncle tortillant les crocs de sa moustache et dansant si bien la valse, peut-être une traversée inconsciente de sa propre généalogie, dans ces lieux si plantés d’arbres, l’arbre au dessus de tous et chacun où un nombre inaliénable de détours ont produit ce fruit, qui de pêche brune aurait pu être pomme verte, d’un quart de duvet près.

Quel rire clair ce fut, frais comme l’eau.

Un voyage.
Terre étrangère.
C’était en vraie mitteleuropa, son creuset, sa source, à la fin de l’hiver, sa saison.
Dans le cimetière central de Vienne, au sud est de la ville. Un cimetière si grand qu’il est une ville et qu’il a fallu trois stations de tramway pour en couvrir toute la longueur. Assez peu loin de la pierre d’Arthur Schnitzler, c’est là, là que je l’ai connue. Sans prévenir. Adelaïde Rubinstein. Elle s’était appuyée contre un arbre pour remettre sa chaussure tombée en chemin, et je pus entrevoir sa cheville qui disparut sous la toile dès qu’elle reposa le pied et me regarda de ses yeux. J’étais un peu loin pour en deviner l’expression. Un peu loin pour en deviner la couleur. Peut-être un peu de rougeur à la joue.

C’était dans la partie bordant le cimetière juif, qui s’étend sur près du tiers de la superficie totale, à l’est, et dont les tombes sont en majorité antérieures à la seconde guerre mondiale. Elles ne sont guère distinctes des autres, sauf que cette partie semble d’un autre temps, plus vouée aux herbes hautes et à la prolifération des lapins qu’à un quelconque pèlerinage mémoriel, une sorte de retour à la nature d’un frappant contraste sur les allées si soignées, si normées, de l’autre grande partie.

Elle s’était retournée, et j’avais sa nuque pour moi. Les cheveux retenus dans un filet. A peine cambrée, les hanches amples, la taille pleine. Un panier d’osier à ses pieds, couvert d’un tissu à cerises. Elle semblait appeler, ou chercher quelqu’un. Elle avait mis sa main en visière. Une cavalcade de petits pas s’approcha d’elle, comme un galop de cheval qui ferait trémuler la terre d’impatience.

Il est étonnant de constater comme ces lieux de paix,
friedhof en allemand, peuvent être conçus comme des villes, dans une géographie très signifiante, avec leurs zones quadrillées aux tombes plus ou moins serrées, plus ou moins entretenues et de différente majesté, l’évidence de certaines zones riches sur certaines zones pauvres comme en témoigne la richesse ou l’absence d’ornementation, au dessous de ces ciels industrieux, quand la nue des humbles se moutonne des ronds de fumée des nantis.

Détournée du soleil sa robe paraissait d’une toile plus sombre, et lourde comme une voile, sa démarche sans appui devenue résignée. Adelaïde Rubinstein avait disparu au coin de la dernière allée, à la faveur d’herbes en friche. En la rejoignant, je l’aurais peut-être trouvée étendue.


Je ne connais pas sa date de naissance, pour ne pas dire que je ne m’en souviens plus, à moins qu’elle n’ait été effacée. Je ne savais que 1909, l’autre date.




15 décembre 2008, Paris

23 novembre 2008

Vôtre

N., le 21 juillet

Mon Amour, comme je suis heureuse. Je compte du bout des heures les quelques faubourgs qui nous séparent encore et je ne peux résister à vous écrire ma joie et mon impatience. Ne me dîtes pas que cela vous fâche, j’ai tant de joie à partager que je ne peux malheureusement partager qu’avec vous. Je sens que ce secret qui d’habitude me pèse tant est à l’heure présente si léger, si précieux, que je me prêterais à le chérir plus que vous, à l’aimer pour le garder tout à moi, lui. Vous rirez sans doute de mes enfantillages, mais qu’importe, rien ne pourra flétrir à cette heure les soubresauts de mon pauvre cœur, souvent si seul, si vite réchauffé par la promesse de votre venue vers moi enfin, et qui abolit tous les silences. Ce billet de vous, si grand, je le mettrai sous verre à cette heure.
Je brûle de vous montrer mon travail. Un éditeur m’a fait une proposition ferme, je m’en rends à peine compte. Mais je veux surtout votre avis.
Ces derniers temps je sors si peu, j’ose à peine mettre un pied dehors que j’en suis à douter d’avoir retrouvé toutes mes capacités depuis mon refroidissement de cet hiver, tant quelques pas dans la rue m’épuisent. Ce ne sont pourtant pas quelques cigarettes qui m’essoufflent à ce point. Promettez-moi de ne pas pâlir devant mon affreuse mine, j’ai beau faire je ne parviens pas à m’apprêter convenablement. Oh, je suis affreuse, il vaudrait mieux que vous ne veniez pas, vous ne voudrez plus jamais me voir. Mais je brûle tant que je serais presque prête à ce que ce soit la dernière fois. Je n’ai aucun sang-froid, pire qu’une jouvencelle, faut-il que je sois sens dessus dessous, voyez l’effet que vous me faîtes, vous devez me prendre pour folle et vous aurez raison.
Je ne suis pas la même dans la vraie vie, vous me connaissez. Certaines coteries m’ont classée dans la catégorie des intellectuelles sous le prétexte de quelques recueils de poésie qui auraient eu leur petit succès. Cela me fait rire, alors que je me sens si chamboulée par la seule idée de votre présence, de votre corps dans mon rayon. Je vous vois, je vous sens, je vibre déjà. Je ne peux pas ne pas vous le dire, je suis totalement transparente et vous êtes sûrement strictement terrifié tellement je vous parais offerte. Mais promis je vous jure, je serai boutonnée jusqu’au cou et calme pour vous accueillir, il ne restera qu’à se verser le thé, beurrer quelques tartines et deviser, je saurai ne rougir que de l’intérieur, vous ne reconnaîtrez pas l’hystérie de cette missive dans la femme sobre qui vous accueillera en velours. Je m’y prépare déjà, je me contiens, je me redresse. Voilà, je suis prête à me préparer. J’entends votre route qui s’avance, et mes mains ne tremblent pas. A très vite, Mon Amour.
Vôtre.




Vers T., le 12 septembre
Mon Amour,

Mon écriture s’écorne sous le cahot du train, j’espère que vous pourrez me lire malgré tout. Ces quelques semaines au bord de la mer me feront le plus grand bien. J’y serai aussi plus tranquille pour écrire. Le tracas des rues de la ville m’empêche de plus en plus de me concentrer. Il m’a été confirmé que l’arrière saison était très belle et que les derniers estivants avaient fini de s’agglomérer aux abords de la plage, et qu’il restait surtout des personnes âgées et quelques jeunes couples. Voilà ce qu’il me faut, ne pas être obligée de soutenir une conversation assommante avec tous ces snobs en villégiature qui ne savent que parler d’eux-mêmes. Toutefois entre l’ombrelle et le parapluie je n’ai pas choisi, j’ai pris les deux. Mais je reste malgré tout très fière de l’économie de bagage que j’ai su faire, un véritable exploit, ne riez pas, juste quelques traces de futilité indispensable, notamment ce briquet à mes initiales que vous m’avez offert, mais ce sont aussi les vôtres, l’avez-vous remarqué ? A moins que ce ne soient les vôtres, en gage d’amour. Je vous taquine. Pas besoin de cela pour penser à vous. Cela vous agace je sais, que je fasse si peu mystère de mes sensibilités à votre endroit, mais je sens si bien votre corps si près de moi, j’ai tellement votre odeur à mes narines, ce mélange de tabac avec cette touche un peu aigre et comme un fond de musc, que je me sens posséder cette part de vous que vous ne maîtrisez pas. C’est peut-être beaucoup trop pour vous, et si cela peut me suffire aux heures d’harmonie, cela reste bien peu dans ma solitude coutumière. Vous me possédez bien plus que je ne vous possède, quoi que j’en dise. Nos sexes ont leur dominances, et cela ne se fait pas pour une femme d’être par trop explicite, cela se paie tôt ou tard, envers son amant. La femme a un amant, un homme a une maîtresse. La différence de vocabulaire est tout un poème. Alors non, ne pas trop en faire, ne pas trop empiéter sur votre terrain, sans pour autant abuser d’excès de pâmoisons, autant de pièges pour vous. Mais la femme n’est pas que ruse, bien au contraire, vous la dotez de beaucoup d’armes qu’elle ne possède pas. Vous êtes très pratique savez-vous, je discute toute seule !
La route est fatigante, je baille à pierre fendre. Ou serait-ce que je n’ai pas assez mangé ou déjà faim. Je me sens lasse, un bon lit ou un vrai bain chaud me serait un délice. Mais, patience, ce ne sont que quelques dizaines de kilomètres encore. La petite maison que j’ai louée donne sur la mer, je suis bien contente. Rien de tel que la vue des vagues et leur cahot pour m’apaiser. Quelle joie aussi de pouvoir retirer mes chaussures et en quelques enjambées tremper mes orteils dans l’eau froide, cela me ravit le corps.
J’inscris mon adresse au dos de l’enveloppe, ne vous privez pas si le cœur vous en dit de m’envoyer quelques mots pour mon amour, vous savez comme ils me font du bien. Je vous envoie encore mille pensées et mon amour vif, ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches (comme Verlaine peut-être lourd parfois !). Je profite d’une halte en gare pour poster cette lettre, vous y trouverez tous mes baisers.
Vôtre





N., le 11 janvier
Mon amour,

Désormais on pourra dire que je tiens salon. Si j’en crois ma soirée d’hier, en tout cas, où l’éclectique se disputait à l’intellectualité, navigant entre deux verres de bulles molles. Je les avais invités, enfin presque tous, enfin un bon nombre, mais je ne les connaissais pas tous, enfin peu importe, c’était un bel orphéon aux sept-z-arts, de la poésie à s’en mettre plein les coussins, une jeune actrice à demi nue et fort laide accompagnée de son metteur en scène, un couple de violonistes chargés d’un pianiste tchèque avec un œil blanc et a priori muet, et je ne dénombre pas les critiques d’art et journalistes qui entraient et sortaient sans cesse sans que je puisse jamais trouver le nom d’un seul ni revoir le même deux fois de suite, mais je n’ai pas cherché à comprendre. J’ai passé beaucoup de verres, j’en ai repris beaucoup de vides, et heureusement j’avais pris quelqu’un pour le service. J’ai surpris un moment une discussion où il m’a semblé entendre votre nom mais je n’ai pu saisir de quel côté ils se situaient, c’eût été amusant de pouvoir jouer à l’espionne. Même si de beaucoup je rêve que vous veniez une fois au moins vous fondre comme anonyme sans que notre complicité puisse être déjouée, et j’ai le droit de rêver bien que vous ne veniez jamais en de telles occasions. Vous préférez vous faire désirer, et vous savez comme cela fonctionne.
Mon éditeur m’a enfin apporté les épreuves de mes textes. Je ne sais qu’en dire, je n’ai pas l’impression que cela soit de moi, lui est toujours très élogieux. Je ne suis pas certaine que ce soit une bonne idée de les publier, j’en suis tellement loin aujourd’hui. Ils ne datent que de quelques années pourtant, d’une époque où certes je ne vous savais pas encore. Je les trouve d’une drôle de couleur, marron et violet.
Le pianiste muet a passé la soirée à jouer. Il n’a demandé l’avis à personne, mais finalement c’était bien venu, un peu fort peut-être, et il a joué trois fois de suite la même sonate de Scriabine. C’est exagéré, il me devenait odieux ; alors je lui ai montré des partitions de musique française et il s’est passionné à déchiffrer des pièces d’Alkan, c’était parfait pour mon humeur. Je ne joue plus trop, je n’ai plus rien dans les doigts. Non, ce n’est pas vrai, c’est juste de la paresse.
Où êtes-vous ? Cinq jours de votre silence, vous êtes cruel. Pourquoi n’êtes vous pas venu ? Pourquoi ne voulez-vous pas me faire un peu plaisir ? Parfois, je me fais l’impression d’un morceau de viande coincé dans une de vos dents creuses que le cure-dent n’arriverait pas à déloger. De douce et amère je ne voudrai pas devenir rance, pardonnez le jeu de mot. Donnez-moi un peu de vous, mon amour, au moins le cure-dent, ce n’est pas tant. Je vous espère, mon aimé.
Vôtre





N., le 2 mars
Quelle humiliation. Quelle humiliation !
Vous n’étiez jamais allé aussi loin dans le mépris. Je ne réserverai pas le sort que vous me faites à mon pire ennemi. Je n’y crois encore pas, je ne peux tout simplement pas. Deux jours auparavant ce fut un des plus beaux jours de notre rencontre, et là vous niez jusqu’à mon existence. C’était pourtant vous qui m’aviez convié à ce concert, je vous le rappelle. Mon cœur me battait dans les yeux, prêt à sortir, j’étais à cinq rangs de vous, et je ne vivais que pour un signe, un sourire. Combien de tortures ai-je enduré à vous voir ainsi entouré, surtout par cette femme qui semblait aimantée à vous, une bienfaitrice à verrue comme vous les collectionnez, et qui sont pour la plupart les « mécènes » de vos spectacles. Jusqu’où faut-il que je m’abaisse pour supporter de vous aimer ainsi. Nous nous y verrons je vous le promets je vous accorderai toute la seconde partie m’avez vous juré, quel grand seigneur vous faites. Il m’a fallu, en plus de supporter impuissante votre hypocrisie (mais quand êtes vous réellement hypocrite ?), accepter de m’infliger une musique sans queue ni tête avec des interprètes qui tapaient plus du pied sur la scène que ne sortaient une seule note, sans compter la population de phtisiques qui expulsaient l’intégralité de leur mucus entre chaque morceau. Dans quel état étais-je ! Et, lorsque l’entracte a enfin retenti, tous mes sens se sont réunis en joie dans la certitude si proche de me retrouver enfin avec vous. Suivi de votre essaim d’admirateurs vous êtes sorti du rang. Faisant se relever quelques personnes pour sortir du mien je descendis les quelques marches qui je pensais permettraient de nous retrouver enfin. Vous m’avez vue descendre vers vous, mais sans pourtant faire aucun signe, je me sentais rougir à chaque pas. Votre attention a été de nouveau happée par la matrone à deniers qui a posée sa main baguée sur votre bras. Je me suis approchée, encore à l’écart, et la femme, quelle vision, m’a regardé fixement comme on dévisagerait un hologramme, sans être certain de voir ce que l’on voit, puis a haussé les épaules et vous a emmené plus bas. A vous voir vous éloigner ainsi sans ciller j’ai failli m’évanouir. J’ai dû m’accrocher à un fauteuil et m’asseoir pour ne pas obstruer le passage des gens qui me regardaient en chuchotant. Mendiante égarée.
Quels sentiments m’ont traversée, selon vous ? Connaissez-vous vraiment toutes les gammes de la décoloration de l'âme et de toute substance vitale ?
Comment faîtes vous ?
Où êtes-vous ?






N., le 26 septembre
Bien cher Armand,

Votre dernière mise en scène est un grand succès, tout le monde le dit, ce n’est donc pas une forfaiture, comme certains l’ont proclamé, de vous avoir nommé directeur du Théâtre des Universités. La saison qui s’annonce est prometteuse, et le répertoire programmé est audacieux, toutes mes félicitations. Parmi mes relations vous avez de fervents soutiens, mais également un beau triumvirat d’abhorrateurs qui me font bien rire tant leur jalousie transpire et tant ils ne savent rien de ma position à votre endroit. Ceci est assez délectable. Je tiens un journal assez précis des pensées obscures et des dires de tout ce petit monde. J’en prépare un petit brûlot qui illumine mes heures, mais sans doute finira-t-il au feu. Peut-être pas.
Comme tous les débuts d’automne, je me retire quelques instants en Normandie, sur la côte. Salubre solitude.
Et qui sait ?
Cette chère




N., ce 22 novembre
Très cher Armand,

Quelle surprise ce fut, aussi bref cela soit-il, de vous voir, aussi impromptu. Vous avez rasé votre moustache, quelle heureuse idée ! Cela vous change et vous rajeunit, vous y gagnez encore, vous devez êtes épuisé d’avoir encore plus à lutter contre toutes ces séductrices embusquées. La vie n’est pas simple pour les hommes aussi séduisants que vous.
Je vous embrasse, ah ah !
Vôtre.




N., le 2 février
Mon Aimé,

L’avez-vous fait exprès : vous avez oublié quelque chose chez moi. N’était-ce pas exprès que vous vous en êtes forcément déjà rendu compte. Cela saura-t-il attendre votre prochaine visite, que j’espère bien proche, ou préférez vous que je vous le fasse parvenir ? Je n’ose prétendre vous l’apporter moi-même, pas plus que je n’aurai la malice de le déposer au concierge du théâtre. Je préfère vous laisser venir, déposer avant la porte un courant d’air froid pour mieux vous réchauffer contre moi avec autant de hâte que je l’espère. Je ne sortirai pas non plus aujourd’hui, les trottoirs sont encore blancs, et bien rares sont les passants, ou très furtifs. Je préfère rester ici sans trop m’affairer, non point très alanguie, mais laissant courir la musique de votre présence et de votre odeur qui s’attarde. Je l’attrape encore par poignées, et elle suit mes déambulations domestiques.
Ce climat m’est propice par le calme qu’il instille et me donne de la place pour écrire. J’ai en retard une commande de plusieurs articles dont je n’ai pour l’instant que les ébauches. La nuit sera longue sans doute mais j’ai plaisir à concevoir cette traversée d’écriture rien qu’avec moi et, par la fenêtre, la lune du poète dont depuis plusieurs jours le croissant s’affine. Les nuits sont très claires, et malgré quelques réverbères en bas, la lumière de la lune est toute sonore. Je suis un peu triste d’avoir perdu la candeur de celui qui ne sait voir que le croissant, son versant lumineux, dernière partie exposée aux rayons du soleil. Je ne sais plus que la voir ronde en son entier, et principalement sa partie sombre, celle plongée dans l’ombre. Cette vision est à la fois douce et réconfortante car le cercle plein est toujours là, même recouvert par la nuit. Mais justement c’est savoir que la lune est toujours là, totalement noire parfois dans la nuit et même blanche tout le jour qui me rend triste et loin de toute candeur, comme une présence absence, dans l’insynchronisation éternelle de la vie, et de la rencontre, mon amour.
Rassurez-vous, je ne perds pas ma gaîté. Je suis pleine lune et rayonnante comme le soleil, c’est sans doute un peu beaucoup pour une seule femme, mais je saurai distiller, je vous le promets. Mon attente est sereine car je vous sens, là, bien dans mon cœur. Mes heures futures sont joyeuses, tout contre vous, mon Aimé.
Vôtre


3 février
Mon amour, juste une pensée encore : ce matin en me voyant au miroir j’ai vu votre visage dans le mien et j’ai été prise d’envie d’embrasser la glace. Vous étiez bien sérieux, votre sourcil noir et épais froncé un peu, et ce tic viril à l’arrière de vos joues quand vous jouez de votre mâchoire, les lèvres sèches et craquelées à peine, muettes, et les trois fil blancs qui parcourent votre chevelure. Vos yeux étaient les miens, j’y ai lu tant d’amour aussi. Je n’ai pu m’en empêcher.






5 octobre 2008, Paris

28 septembre 2008

Le départ


Evidemment il est agacé. Il se cache derrière sa tasse de café, et il n’a qu’une hâte c’est de rejoindre sa porte d’embarquement. Depuis le début il a envie d’être seul. Dès que je lui ai proposé de l’accompagner je l’ai senti et j’étais certaine qu’il ne me le dirait pas. Plus je lui demandais plus il affirmait le contraire. J’ai été étonnée qu’il n’ait qu’un gros sac, pas si gros d’ailleurs, rien que ça pour presque deux semaines de vacances, je me demande comment il fait et quand je lui ai posé la question il m’a répondu qu’à part sa brosse à dent et son rasoir il n’avait besoin de rien. Il n’a pas dit un mot entre la maison et l’aéroport, c’est la radio qui a fait la conversation, sauf quand il a ouvert la fenêtre pour fumer, j’ai éteint. Le parking était plein, j’ai beaucoup tourné pour trouver une place. Il pourrait tout de même passer le permis de conduire, évidemment je ne vais pas lui répéter il va encore dire que je me prends pour sa mère. C’est stressant les parkings. Il m’avait dès le départ conseillé d’aller au dernier niveau, j’aurais dû l’écouter, je me suis énervée toute seule à chercher absolument le plus près de l’entrée vers l’enregistrement, et j’ai perdu du temps. 31 B bleu, quatrième niveau, c’est lui qui m’a dit de bien le retenir, pour me retrouver, je n’aime vraiment pas les parkings. Il n’y a pas trop eu la queue à l’enregistrement. Il avançait doucement dans la file, sans même sortir les mains de ses poches, poussant juste son sac du pied. Il me fait froid avec sa chemise à manches courtes, mais c’est vrai là-bas le climat s’y prête. Il a déjà sa tenue de là-bas. Il n’est vraiment pas tendre avec moi, il ne fait aucun effort, à part ses coups de pied dans son sac, comme si c’était pour moi. Il n’a gardé aucun bagage à main, juste son portefeuille et ses lunettes de soleil. Ils distribueront bien des journaux dans l’avion, avait-il dit. Nous prenons un café dans l’aérogare. Il a l’air content de partir, je le comprends, j’aurais bien aimé. Il est déjà bronzé en fait, comment il fait ? Ses cheveux sont trop courts, j’espère qu’il va se les laisser repousser un peu. Je lui ai dit. Il n’a pas réagi. Il me pose des questions, c’est un peu laborieux, comme s’il faisait son devoir de s’inquiéter de ce que je ferai pendant son absence (mais travailler mon tout beau), mais j’ai besoin de parler et je lui réponds en lui retournant des questions, car il ne m’a donné aucun détail sur ce qu’il va faire là-bas, il dit qu’il ne sait pas encore, qu’une fois arrivé il improvisera, il n’aime pas prévoir à l’avance. Tout le contraire de moi. Mais ça, nous le savons déjà chacun. Il se ronge l’ongle du pouce. Je pose ma main dessus pour qu’il arrête. Il ne retire pas. Je lui demande si il veut que je vienne aérer un peu chez lui pendant son absence. Il ne répond pas. Il regarde les avions à l'attente, derrière l’immense baie vitrée. Mais il me dit que si je veux je peux aller dormir chez lui si ça me tente. Qu’est-ce qui lui prend ? Même si nous avons naturellement nos clefs respectives, seule chez lui, dans le lit, je n’ai jamais fait. Peut-être, je lui ai dit. Il ne dit plus rien il se renfrogne. J’ai pourtant tellement envie que nous nous rapprochions un peu. J’ai froid et il s’est reculé au plus loin possible sur son siège, il passe en revue le contenu de son portefeuille, il compte ses sous, il va payer, il revient. Il ne me regarde toujours pas, il attend que je m’en aille ou que je dise quelque chose. Il a les deux mains bien à plat sur ses cuisses, la bouche entrouverte, il regarde dehors, jusqu’au bout il me refuse une once de tendresse, il est tout seul avec son corps.
Je vais y aller, dit-il.






Les cafés d’aéroport sont des lieux bizarres, les gens ont de ces drôles de têtes, ils ne sont pas détendus. Hâte de partir ou peur de rater leur avion, ce doit être ça. Ces sièges sont froids, et ce vert pomme c’est vraiment laid, ça me donne mal au coeur. Je vais peut-être reprendre un second café. J’aimerais bien l’embrasser, mais c’est mal parti. J’aimerais bien qu’elle vienne contre moi. Elle ne le fera pas. J’aimerais bien être plus détendu, mais je n’y arrive pas, je la sens tendue comme un arc et elle me contamine. J’en arrive à me sentir coupable. Elle m’en veut de partir. Pas de partir sans elle, non, de partir, juste, de faire une parenthèse, hors elle. Je devrais peut-être prendre de l’argent au distributeur ici. Je suis ridicule de ne pas lui parler, mais je ne peux pas, je me sens comme du béton. C’est elle aussi, elle me connaît, pourquoi elle force le passage, elle sait parfaitement que j’avais envie de venir seul, que c’est un moment important pour moi de partir seul, vraiment seul, j’ai besoin de mon sas de décompression, et là elle est là pétrifiée, elle m’en veut, elle s’en veut de m’en vouloir et elle fait la tête. Elle me propose ou elle ne me propose pas, mais qu’elle assume. J’ai un peu froid avec cette chemise, j’aurais dû prévoir un pull. J’espère qu’elle va retrouver sa voiture après, elle m’inquiète. Elle déteste encore plus les au revoir que moi, et c’est elle qui va se retrouver toute seule sur le quai, comme à la gare. J’aurais mieux fait de lui dire non tout de suite, je suis vraiment idiot. Elle n’a pas ce qu’elle veut et moi non plus. On est arrivé bien trop tôt en plus, j’aurais bien aimé dormir encore, il y avait largement le temps, tant qu’à venir en voiture. Elle était pressée comme si c’était elle qui partait, à peine j’étais levé qu’elle avait déjà tout replié draps et couverture, elle m’a poussé dans la douche, et à faire trop vite je me suis coupé en me rasant. Elle a fait la tête que je fume dans sa voiture, mais elle ne sait pas ce que c’est, après c’est presque quatre heures en tout sans fumer. Je me suis senti bête arrivé dans le parking, elle s’agitait toute seule, comme un insecte perdu entre le rideau et la fenêtre, j’ai eu tout d’un coup envie de rester, de lui arracher les bras du volant et d’être tout contre elle, envie beaucoup d’elle mais elle n’a pas pu comprendre. Je voulais que ça se termine vite, envie de me séparer de tout, d’effacer le sac, d’effacer elle et de partir sans surtout un mot, d’effacer l’aéroport, et tout. De la flotte ce café. Nous avons réussi à parler un petit peu tout de même. L’idée de vivre ensemble plane toujours, même si ni l’un ni l’autre ne l’abordons ; la savoir peut-être chez moi quand je n’y serai pas me fait bizarre, c’est une mauvaise idée de lui avoir proposé. Je suis content qu’elle ait mis sa main sur la mienne. Nous les gardons ensemble sur la table un petit moment. Toujours elle en premier. J’ai un bout d’ongle coincé entre les dents. Un jour les avions se mettront à picorer pour de vrai et s’envoleront tout seuls. J’espère que j’ai assez pour payer les cafés. Elle a gardé mon billet, ou c’est moi ; oui, c’est moi. Je voudrais bien lui sourire, mais elle a gardé ses lunettes de soleil, ça m’énerve, je ne vois pas ses yeux.



vendredi 15 août 2008, Boissy-lès-Perche

26 septembre 2008

La nature


Il avait été décidé de contrecarrer ce que la nature avait réalisé du premier coup. Du premier coup peut-être pas, l’érosion ayant fait son œuvre, mais comme prendre un ascendant sur les forces telluriques. Puisqu’il était hors de propos de reculer la maison, il s’agirait d’éloigner le fleuve. Une femme énorme est assise sur un siège pliant que son fessier a englouti et qui menace péril. Sa culotte de toile rouge a l’ampleur d’une tente de laquelle on pourrait s’attendre à voir sortir une cohorte de légionnaires romains. Elle est paquebot, crachant la fumée de son cigare dans une impérieuse volupté. Sa voisine de siège, une cousine, une sœur, une jumelle peut-être, est sa semblance version turquoise en tunique intégrale et turban, avec la mine rentrée d’un trognon de pomme mal assimilé. Toute l’assemblée est à l’avenant. Cette partie de bord de Seine a attiré le soleil, et l’herbe neuve ne durera pas sous l’assaut des transats et des piétinements. Les pelleteuses étaient à l’œuvre. Il s’était agit de puiser dans les champs voisins des centaines de tonnes de remblai. Pendant des semaines et des semaines des monceaux de terre et de gravats avaient été apportés, contournant la maison de part et d’autre, tout stoïcisme. Le jus de sa poire lui coulait entre les lèvres. Et même lui coulait sur les joues tant elle goûtait le plaisir de rester étendue dans l’herbe. Elle se sentait les mains collantes et ne savait comment les essuyer. Elle mourait d’envie de se les plaquer sur sa robe, sa robe de toile blanche sans manche qu’elle devinait déjà toute tâchée de vert, entre l’envie de continuer à se vautrer et de la tâcher encore plus, l’envie de la retirer toute pour s’offrir au vent jaune d’alcool de poire et d’en rire tant et plus de la gorge, ou peut-être pleurer aussi. Le vent était beaucoup. Des commentaires des plus concernés se font sur les grands beaux voiliers qui passent. La maison ne bougerait pas, mais le jardin, lui, agrandirait largement sa langue vers le fleuve, et le jardin, le grand jardin doublé, aurait comme toujours été là, ah celui-ci c’est un Norvégien, comme toujours aussi beau et aussi noble, comme s’il avait été le paysage initial, dans un équilibre parfait, comme si la nature avait eu bon du premier trait, lui restituant son talent. Beaucoup d’ombre mouvante passait sur son visage, lui donnant du frais, de l’éclat et du doux. Les serviettes de plage transformées en nappe recueillent les tranches de jambon, les tomates cerise et des couteaux trempant dans le pâté tiède. Le jardin redevenu premier, rendu à la grâce de ses sédiments fondateurs. Un peu éblouie, elle ferma les yeux, se mit à rouler de droite et de gauche, ses cheveux blonds s’emmêlant un peu plus à chaque tour. Elle voulait de ses bras, de ses jambes, de son corps même investir le verger. La matière en miette, de la roche concassée, du béton brisé, les dunes de craie en parpaings broyés, avaient été déversée, jetée à bas de la rive initiale par des mâchoires aveugles en un agglomérat spongieux qui finissait victorieux dans l’impossible absorption du fleuve, les eaux dévorées. Un rire de bœuf bourguignon : le turban turquoise a failli s’effondrer par l’arrière dans les thuyas. Mais non, c’est celui-là le Norvégien. Les enfants ne font pas la sieste et cavalent dans un cache-cache aléatoire. Un papa a trouvé refuge dans un hamac. Des verres raclent les derniers fonds des cubis de vin. Investir et devenir le verger, être à la fois le fruit et l’arbre, l’arbre et le fruit, sa saveur et sa chair, sa peau et son cœur. Quelqu’un sait où on pourrait trouver du café ? Du fruit encore vert au fruit trop mûr tombant dans le sol pour s’y esclaffer et s’enfouir pour renaître nouvel arbre. Elle refusait de partir. Les saisons avaient vu la progressive disparition des chenilles ouvrières rentrant d’exode à la queue-leu-leu vers d’autres carrières. Le remblai s’était tassé, s’était damé, il était devenu terreau, des nouvelles pelouses et un jeu de haies basses y avaient été dessinés artistement. A contresens des beaux trois-mâts un petit voilier semble échoué ; les tentatives de dégagement d’une vedette de secours monopolisent l’attention, faisant oublier de se protéger contre le soleil, malgré quelques canotiers tardifs qui fleurissent et couvrent la face des derniers dormeurs, avant que ne sonne l’heure de celui qui, ouvrant la brèche, décidera de la première vague de départs. Quelques arbres avaient été replantés, ou la faveur de quelques arbustes d’ornement qui par les années finiraient par donner grâce à une tonnelle reculée pour amoureux à fleurettes. Elle avait cramponné la terre de ses orteils, serrant tellement le fruit dans sa main qu’il y éclata en pulpe molle. Cet arbre était le sien. C’était Son arbre, elle ne pouvait l’abandonner ainsi, lui qui avait pris racine sur le bord de l’eau du fleuve. Elle jeta sa main souillée dans le vide pour voir la chair du fruit se disloquer et disparaître, s’ensevelir dans l’eau.




jeudi 14 août 2008, Boissy-lès-Perche

24 septembre 2008

A propos d’Heiligenstadt



Les inscriptions des rues et des lieux s’intègrent en mon corps
Tandis que mon pas



Heiligenstadt
Nussdorf
Eroïcastrasse
Beethovengang



Aucun mot
Ne parle pas
Laisser, les panneaux



Pluie sous parapluie noir – chemin retrouvé
Heiligenstadt – Vienne, maison de Beethoven
Probusgasse, numéro, quel numéro



Maison du testament – Testament d’Heiligenstadt
Testament de qui n’est pas mort à la vie



Mes chers Frères et Amis
Mes très chers Frères et Amis



Cette rivière a certes perdu de son caractère évocateur mais la promenade
Coule douce parmi les pierres




Le jardin est-il car il a été



Mourir mais continuer à vivre

A trente ans et vivre encore
Trente ans pas soixante pas quatre-vingt
Jeune homme, jeune
Coule parmi les pierres
Mes très chers Frères et Amis,



Les notes

Coule parmi




L’arbre sous ma fenêtre
s’agite
muet de moi



Parmi




mercredi 13 août 2008, Boissy lès Perche

21 septembre 2008

Inclination



Promenant

Promenant le chemin
Le long du chemin le lent du chemin
Sa robe sa main juste un peu pour ne pas




Arbre vent les feuilles
Tronc de tâches jaunes et brunes
La ronde de l’écorce
Racine berceau
Bec fermé œil fermé aile fermée
Oiseau




Le long de l’eau de la rive les barques molles, en grappe lâche nouée, rebond mat la coque s’entrejoue
L’attente frétille
Les jeunes rameurs en tenue
Le ponton reste fermé – par trop tendre l’ombre encore, la laisser grandir par les arbres




Au creux du cou son ombrelle



Vif trait de plume sur l’eau
Blanc




Deviner son genou sous le mouvement



la tonnelle
au rosier
au détour




Au fond du couloir de verdure elle est là
Pas encore mais déjà
retournée


Paysage muet qui bouge
Les branches font balancier, les
arches de verdure se poursuivent, le liseron
court dans les haies, les moineaux
jaillissent en pétales
des buissons



Paysage sonore immobile
La bouche est à s’ouvrir, l’ombrelle
arrête le soleil à ses paupières, une boucle
née de son chignon frôle son cou, un
bouton de son col de dentelle est dénoué, la
main posée dessus presque
Elle a laissé son pied déchaussé – L’herbe



Hors champ
le clapotis des canards dans l’eau
fendue en deux
ourlet




Elle joue de son ombrelle comme d’une canne
A son bras le Monsieur
A son bras son compagnon
A son bras le Monsieur et elle joue de son ombrelle



L’écho de la rumeur devient clameur
l’après-midi s’avance plus haut déjà



Elle laisse tomber
l’ombrelle
sur le banc s’asseoir



Elle a laissé son pied déchaussé.






mercredi 13 août 2008, Boissy-lès-Perche

20 septembre 2008

Les champs mobiles



Et il disait encore :
« Tout fonctionne toujours comme sorti de derrière un rideau, de derrière une tenture. Plutôt du velours d’ailleurs, un velours pourpre, bordeaux, un rideau de théâtre, un rideau lourd avec de grosses embrases, comme des cordages, un tissage de chanvre jauni. Comme la nuance entre l’éveil et le réveil.
Après l’effort du rideau soulevé, continuait-il, je m’apprête toujours à ne pas être surpris par un décor qui devrait me surprendre, une scène que je ne peux pas connaître, que je ne peux pas avoir pressentie, comme un assommement de lumière, oui je sais on ne dit pas assommement mais c’est ainsi que cela me vient, ajoutait-il.
Mais alors que j’entends la musique, une cantate sans doute, sur un disque qui gratte et craque derrière le velours où je me remets à peine de ma torpeur, j’écarte la toile et je suis assommé et c’est un grand plaisir, je crains le sombre et je suis assommé de lumière. Et je suis heureux et je ne sais pas pourquoi. »

A peine plus tard il reprenait.
« C’est drôle sans doute, mais souvent je sens que mes trajectoires, mes lieux d’évolution, les lieux où je campe mon corps, et même mes doigts de pieds comme dans le sable de la plage, je les vois du dessus, comme un plateau de train électrique. C’est le lieu de tous les champs, de la superposition de tous les champs, des champs mobiles et des champs immobiles qui dialoguent et s’entrelacent. Un plateau de train électrique, oui. Il y a le rail bien entendu, et ses aiguillages, ce sont tous les chemins ; mais surtout ce qui compte ce sont les infrastructures : le petit tunnel, un trait d’ombre d’où je sors rafraîchi, le petit pont par dessus le petit point d’eau tout reflet du ciel. Et surtout la gare, là c’est ma maison, et là je n’y bouge plus, quand j’y suis. »

Un sourire et un peu d’eau, et il continuait ainsi :
« C’est construit comment une gare ? Au milieu pile il y a une bâtisse assez haute, plus large que profonde, et normalement, en tout cas dans ma maison gare c’est ainsi, des fenêtres se font face de chaque côté. Ainsi, avant même d’entrer, on peut par l’autre côté voir dehors, à peine dedans qu’il est déjà possible d’en sortir, l’air, le vent et le ciel sont aussi derrière. Et derrière, il y a ce que je veux : le jardin et rien que de l’herbe, et le fleuve bordé d’arbres et les péniches qui passent, ou la mer à perte d’étendue d’eau et rien qui arrête le regard. C’est mon réconfort lumineux. Et donc, je continue, de chaque côté du bâtiment central il y a une pièce un peu moins haute, plutôt dire un peu plus basse. Chacune des deux pièces communique de même manière avec la pièce centrale, des ouvertures latérales (il faut retirer les portes pour que personne ne risque d’en fermer une) permettent de circuler librement. Ce qui compte, et toujours et partout, c’est la possibilité de circuler, sans qu’il y ait besoin de le faire ; il est parfois même préférable de ne pas y aller, de rester au cœur et de laisser l’imagination deviner ce qu’il y aurait de part et d’autre. »

Il ne prenait plus de pauses, à peine pour boire.

« Et, de chaque côté de ces deux pièces, une pièce encore et une pièce encore et encore, le plus loin est le mieux, à chaque fois un peu plus petite, plus basse, plus calme, plus fraîche, un nouveau lieu possible de pause, les murs s’épaissiront doucement, les fenêtres devenant presque muettes, comme des paupières s’apprêtant à la sieste, chaque pièce d’un degré moindre de lumière, d’un degré supplémentaire de fraîcheur silencieuse à l’abri de laquelle j’aime à me poser les yeux et les oreilles, jusqu’au moment où quelque attention fureteuse finira, des heures et des siècles de quiétude après, par me pépier des enjôlements pour gambader dans le pré ou rêver ensemble, rêver encore surtout. »

Quelques instants il s’arrêta.
Il regardait en l’air, comme oubliant qu’il parlait. Et il reprenait.
« C’est vrai qu’il n’y a pas de rideau pourpre dans ma maison gare. L’important c’est l’idée. Et du moment que le vent peut circuler je ne suis pas contre. C’est doux le velours, c’est une sensation de confession, non ? Avant le velours, avant de passer le velours je ne sais pas expliquer. Et pourtant à l’intérieur du lieu entre le sommeil et le velours, avant l’autre côté du velours, il y a toujours un coin de rue intérieur. Une rue de maison, bien sûr, une rue de chambre, un coin blanc, un mur blanc en coin avant la fenêtre. Syndrome de clarté la fenêtre. Ouverture toujours ouverte, ouverte comme parfum musique et tumulte. Mais ne rien savoir en direct, rien qui obstrue la liberté de la sensation étendue, car c’est ce que je préfère, savoir qu’il y a sans savoir quoi, dans un jardin en espaliers ne découvrir l’univers du dessous que juste avant de sauter le pas, sans jamais la certitude d’avoir fini, insistait-il. Rien n’arrête. »

Et il disait encore.
« J’ai oublié de dire : dans ma maison j’ai mon trésor. C’est une boîte gigogne. A l’intérieur de la boîte, le premier couvercle de bois ouvert, je peux sortir une autre boîte, qui, aussitôt sortie prend la taille de la boîte de laquelle elle sort, et devient la première boîte, le premier coffret, le contenant du trésor qu’elle est elle-même. Je ne suis jamais parvenu au bout, jamais jamais je n’ai entrevu le moindre pan de sa toile de velours frappé, comme si je n’avais jamais même pas commencé.
Et l’air, et l’air comme lumière. »

Et il rayonnait.




mardi 12 août 2008, Boissy-lès-Perche

18 septembre 2008

La jambe noire



Une femme est assise sur un banc, seule.
Le banc est au dehors, comme il est naturel de trouver un banc qui n’est pas banc d’école mais banc public. Un banc dehors.
La femme a les jambes croisées.
Ou plutôt elle a une jambe posée en son creux poplité sur le genou de l’autre. Une jambe surélevée donc, pas l’autre. Et la jambe du dessus, celle donc posée sur l’autre et dont le pied chaussé d’escarpin - tout comme l’autre – ne touche pas la terre mais semble se balancer très légèrement – alors que l’autre touche la terre, par le truchement de la semelle de l’escarpin, du talon aux doigts de pied – cette jambe du dessus, clairement définie, est noire.
Pas l’autre.
A savoir laquelle des deux est l’autre – c’est dire qu’il n’y a pas de première ni de seconde, il y a deux jambes qui se distinguent car l’une est noire – pas l’autre.
La femme à la jambe noire croisée et noire assise sur le banc dehors est immobile. D’elle-même elle ne bouge pas. Seule le pied de la jambe noire se balance légèrement, comme une feuille.

Tu n’as pas toujours eu cette jambe noire. D’ailleurs est-ce une vraie ou une fausse jambe noire ? En quoi est-elle faite ? Est-elle faite tout en noir ou seulement sa peau, que l’on éplucherait volontiers ? Avant, il n’y a pas très longtemps, tu avais les deux jambes pareilles et tu marchais d’un bon pas même. Tes pas te menaient par les rues, les trottoirs connaissaient bien les deux pas les deux pieds de tes deux jambes appuyant l’une comme l’autre du même poids sa semelle contre la pierre ou la terre ou le dallage ou le bitume, le même impact dans le tendre du mou ou le ferme du dur, tes talons frappaient le sol d’un claquement sonore et agaçant de qui sait où il va, ou surtout qui sait qu’il va. Aujourd’hui tu as l’air de mentir avec ta jambe noire qui n’est assurément pas la tienne. Tu sembles faire ainsi croire à un accident qui t’aurait définitivement résignée.

Derrière moi une béquille. Comme cachée comme pas dire je suis venue sur ce banc avec une béquille alors qu’il faut le dire il y a une béquille à mon côté. Un des plis de ma jupe la masque mais on l’aperçoit mais on perçoit la tête là où se pose l’avant-bras, la tête en plastique, en plastique noir, là où je mets mon bras quand je marche, et la poignée que je tiens, la poignée déjà lustrée de transpiration.

Il y a de quoi être troublé, ce que l’on croyait à gauche est peut-être à droite. Ne pas avoir fait vraiment attention à la posture initiale, avait-elle vraiment les jambes croisées ou, quand la jambe noire s’est révélée, la femme sur le banc dehors avait-elle déjà décroisé ses jambes ? Ses deux jambes et donc ses deux pieds auraient tout aussi bien pu être bien à plat, que l’un des deux pende dans l’air, comme une feuille. Tout dépend du moment du croisement de la jambe l’une sur le genou de l’autre, l’une des deux noire, à n’en pas douter.

Sur son banc, la femme ne scille pas. Comme en un simple devoir entendre ou devoir écouter cette voix la dire la dévoiler, soulever sa jupe pour connaître la vérité de la jambe noire, pour trouver la racine de la jambe noire, comme la révéler, comme la dénoncer. Comme la définir.

Ta jambe n’est pas noire, tu as triché, tu as enfilé je ne sais quelle épluchure noire pour t’étonner d’avoir une jambe devenue noire. Une génération spontanée de jambe noire comme la poussée d’un radis gris ou d’une grosse aubergine bien luisante et dodue, si si, appétissante presque, c’est assez bien fait, tu te serais presque convaincue, t’habiller l’autre jambe que l’autre en noire, comme pour ne pas la confondre. Alors que quand tu gambadais encore, quand tu te peignais encore les ongles des doigts de pied, des deux pieds symétriques en un vernis rouge agressif dans tes chaussures à hauts talons pour claquer le bitume avec tes jambes comme deux fuseaux dans des bas gris et satin, un joli mouvement il faut dire, mais le temps passe, le cruel temps où les deux jambes ne sont plus égales et telles, il ne fallait pas te laisser faucher, ma belle.

Je sais mon pas. J’assume mon repos sur le banc dehors avec ma béquille cachée. Je ne veux pas soulever une fois de plus l’occurrence. Le noir va bien à ma jambe noire, quelle qu’en soit la pulpe et la souplesse. La vérité n’est pas plus riche à dévoiler que la semblance. L’important m’est de vivre la jambe noire et l’autre pour ce qu’elles sont à ce jour, et non pas ce qu’elles furent. Je marche, je vais mon pas, seul, seule, je progresse de mes deux jambes, la jambe noire, et l’autre.

Et ce regard qui se pourléchait en caresse sur ton mollet. Et cette bouche qui savait de ses dents la tendresse de ta cheville. Et ces lèvres, et cette langue.

Au stade du banc, la jambe n’est que noire et l’autre non. Les deux ne sont pas douées du mouvement. Alors que, avant la chair, avant la couleur, la jambe est propice à la marche. Noire devenue l’une, et l’autre, définie par l’autre, noire devenue ou noire car noire, noire toujours, ou nouvelle parce que noire, refusant de n’être que nouvelle ou que noire et tu le sais tu le vois tu te vois qui marche quand tu marches de ta jambe noire et de l’autre et la béquille que tu tiens non pas du côté de la jambe noire mais de la main opposée, faisant ainsi peser tout le poids de ta marche sur la jambe noire, la jambe noire porte tout, que dire de son cri ou du cri de l’autre, de ta jambe l’autre. Et laquelle, laquelle ?
Et cette main qui t’accompagne.




lundi 11 août 2008, Boissy-lès-Perche

08 août 2008

Marche lente


Longtemps que je cherchais ce rythme là.
C’est arrivé hier. J’étais tout assis, entouré de tous ces chants dans la salle grande. Je n’y participais pas, mais j’aurais tout aussi bien pu, j’en connaissais les paroles et les airs. Mais je n’en avais pas envie, ou plutôt : je n’en avais pas le mouvement ; je sentais que si je me mettais à faire partie de la vibration je la perdrais définitivement pour moi-même. Alors j’ai préféré me taire, préféré ne pas chanter. Et non pas écouter mais rester en dehors. Entendre certes, ressentir indubitablement, mais sans vouloir entendre et comprendre et ressentir, simplement recevoir les mouvements de lumière et de son comme un banc de bois, comme un pupitre ou une fenêtre à croisillons. Réceptacle non contenant, instance en réfraction, rendant l’impact pour le renvoyer en démultiplié.
J’étais dans l’assemblée de la salle grande alors que j’aurais dû être sur scène. Après l’entracte, je n’y étais pas retourné.
J’avais sans le chercher, mais l’accueillant volontiers, atteint à une position objective d’harmonie complète. Assis bien au fond du siège, les omoplates accolés au dossier. Les pieds posés de toute leur semelle, juste écartés de la largeur du bassin, l’angle des jambes formant une équerre parfaite. Enfin, les bras et les coudes collés au corps et les mains posées à plat sur les cuisses. La respiration jouant libre dans sa colonne d’air. Aucun besoin de la doser, elle prenait ses ascensions et ses descentes dans l’évidence – je ne le constate d’ailleurs qu’a posteriori.
C’était le rythme de l’immobilité parfaite de la face externe, laissant le champ aux expansions et inspirations débridées d’un corps d’attente, dans une statique concentrée.
Dans les chants et les pauses, j’avais besoin, toutes choses égales par ailleurs, de fermer les yeux de temps en temps. Je ne peux d’ailleurs affirmer qu’ils se fermaient par décision. Ils se fermaient. Les paupières closes comme sur une pièce de théâtre, couvrant de velours pourpre les vestiges des derniers arguments, prêtes à se relever grâce aux cordelettes cousues en leur trame sur toute leur hauteur, dessinant un joli froncé une fois remontées. Bouche close, un sourire rayonnait dans ma gorge. Je sentais qu’il aurait volontiers dépassé le cadre qui lui était réservé, il se serait volontiers étendu à tous les continents.
A mesure régulière j’ouvrais volontairement mes yeux au chant, seul signe social que je donnais à ma participation au concert, mais l’envie était à refermer, à ne laisser que fermé. Et, par l’entremise de mes paupières fermées, pouvoir transformer mon regard intérieur en découlé de sensations, la liberté du flux calme par la visite du lieu.

Voyageur inopiné, invité non invité, déambulant dans un dédale de ruelles sans indication de nom, toutes ressemblantes mais toutes distinctes, à chacune ses balcons et ses jardinières, la belle jardinière, ses portes à rideau de perles ou à rideau à lamelles de bois, la belle en bois, et de ses endormis en chaise, un ballon oublié, des bals oubliés, d’écuelles débordant d’eau dans la pente, les marches irrégulières tant hautes que basses en montée ou en descente, decrescendo, un passage en contrebas d’un petit pont habité, des pieds nus sur une rambarde de balcon, sérénade, un museau silencieux dans le jour d’un grillage, un seau d’eau vidé là juste avant et créant rigoles, un croisement de rue, remonter ou pas, piu forte, un petit mur muet, pianissimo, des fleurs entre les pierres, touches de violet, à demi effacée au sol une marelle, ciel et paradis, plouf, enjamber, plutôt à gauche vers le soleil, une corde à linge vide, mais les épingles, les arguties d’un couple âgé derrière, par un portail entrouvert des enfants sortant d’un bain emmaillotés de serviette éponge, de la flûte quelque part, qui se trompe, qui reprend, une nappe secouée, pour les mésanges, le cliquetis d’un sécateur, une radio, les bruits de la rue qui s’approche à pas de voitures automobiles, contresens cyclable, un camion qui n’a pas la place pour tourner, demi-tour, les yeux, demi-tour l’intérieur, revenir un peu après sans la foule.

La musique dans la salle grande a perduré, les applaudissements, les rappels, les applaudissements, les spectateurs se sont levés à peu près tous et se sont éloignés à peu près tous et sont sortis pour la plupart, au final, tous. Je n’ai pas de motif de ne pas ne pas bouger. Je reste là. Dans la position même, un peu fermé du dehors mais point imperméable. Les régisseurs ont fini de débarrasser les derniers éléments sur la scène, rangeant les chaises surnuméraires, des spots lumineux à débrancher, des câbles à enrouler et autres échelles et petits échafaudages masqués sous les tentures. Les bruits s’amenuisent, mon corps sent que je vais bientôt être le dernier, qu’il faudrait ne pas tarder. Un petit effort de volonté pour ouvrir les yeux, très légère extension du cou de droite et de gauche, et de droite. Quelques mouvements pour dégourdir les derniers pieds, et je sors par une porte de côté et de bois ferré.

Le soir est là mais la nuit pas encore. Les oiseaux couchés oui, les derniers visiteurs partis oui. Mon pas va doucement sur le gravier sans se compter, sans durée pour arriver. Le pas qu’il faut pour ne pas être en déséquilibre mais continuer tout de même à avancer, ce, sans faire trop crisser les cailloux sous mes chaussures, confort pour moi seul. Mais l’évidence ne mesure pas, le mouvement installé décide, et je m’y fonds, mon corps ne décide pas, j’ai comme une légère pensée qui me frôle les épaules, le ventre libre, les jambes dénouées, les pas se font. A vitesse de la nature.
Ce n’est que par ce vif bien-être que je me rends compte de l’adéquation idéale de mon déplacement dans le flux parallèle de l’air, des eaux, et du feuillage.
A distance visuelle respectable de la vallée surplombe une forêt de hauts arbres à droite de ma marche, les cimes hautes à peine frôlées de vent et de quelques nuages qui blanchissent dans le bleu tout tendu vers la nuit. Ce chemin du bas est parallèle aux arbres du haut, mon avancée est coulante, et je sens que celle des arbres me suit. Leur avancée lente m’est certaine, ils vont en grande majesté, dans un flux linéaire. Je sais que leur marche ne s’arrêtera qu’avec la mienne, et l’arrêt n’est pas de nécessité ; le mouvement est de continuer à être, aux côtés de cet océan de végétation. Mais n’est-ce pas plutôt lui, l’océan calme, qui est venu me chercher ?




18 juin 2008, Saint-Wandrille

27 juillet 2008

La nuit

Il y a très longtemps que cela ne s’était pas passé : envie d’écrire, sans demande qui vienne du dire, de l’impérieux du sujet, du message, de l’angoisse de résoudre ce qui n’a pas encore été dit, du sujet irradiant et des mots d’évidence. L’envie seule. Ou l’Ecrire seul. Qui réclame. Qui me fait frissonner d’impatience, le frisson ne cessera que lorsque l’écrire aura eu lieu, lorsque l’envie se sera réalisée. Je frissonne, c’est bon signe, ce n’est pas que j’ai froid, c’est que je suis en envie d’écrire, même si l’air s’est rafraîchi et entre par les fenêtres ouvertes après la pluie d’une journée chaude où mon front a transpiré, où j’ai lu les talons dans le pré, et où désormais j’écris le tremblement et l’envie, collé à la table, accroché à la vibration – la revoilà, j’ai eu peur – le front sec et penché, ému de l’envie d’écrire qui est son seul sujet, sans lune au dehors pour hurler et être beau, juste la joie tactile, la pointe de la plume tapotant d’encre le papier soyeux, glissant, griffant un peu, et le frisson, sous les bras la chemise la chaleur de la journée, la nuit qui rentre par la fenêtre, plus fraîche, enjambe le garde-corps et me caresse le torse, déboutonne ma chemise et me caresse le torse et le ventre et le dos et me caresse les épaules et se colle la poitrine contre mon poitrail et me coupe le souffle d’envie et m’écarte les mains du frisson et m’attache les mains dans son cou et claque les cuisses un tire-d’aile un tourbillon claque la fenêtre, les battants rebondissent, reviennent ouverts, une chute souple dans l’herbe, des abois de chiens, des froissements d’oiseaux, la trémulation des feuilles des arbres, la balançoire de la lune revenue se reflète en halo dans l’étang d’eau, dernier clop, dernière grenouille, la rumeur du noir est seule dehors, mon frisson s’est assoupli, il ne sait pas, pas beaucoup plus que l’envie. Il y aurait eu l’envie, l’écrire, le frisson ; la flamme de la lumière s’est éteinte, il faut croire, et nous avons alors dormi.




26 juillet 2008, Paris

24 juillet 2008

Cacilhas

Il y a l’autre côté ; ou dire : il y a en face.
De cette berge-ci du Tage, de ce point appelé Cais do Sodré, le vacancier promeneur pourra prendre le tramway qui l’emmènera, tout en longeant le quai et l’eau à peine mobile, tout à fait vers l’ouest où le fleuve se confondra définitivement avec la mer, passant sous la gigantesque superstructure du Pont du 25 avril avant que plus loin atteindre Belém, et le monastère de Hiéronymites et la Tour, prête à lever l’ancre au premier cri de mouette, et plus loin, bien plus loin encore atteindre les plages de Cascaís ou d’Estoril, les plus courues des plages de Lisbonne.
Mais de Cais do Sodré, il y a aussi l’embarcadère des bateaux pour l’autre côté, ou dire : pour en face. La plus courte des trajectoires, ce sera Cacilhas, dont on devine le blanc et ocre des bâtisses, suffisamment proches pour en deviner les couleurs, pas pour en dénombrer portes et fenêtres, encore moins constater leur état de dégradation. Pour l’heure ce sont encore des taches de lumière, ou plutôt renvoyant la lumière. La traversée dure plus de quinze minutes, à petite mesure sur l’eau de paille absorbant le soleil. A l’approche, l’enfilade des bâtisses fait penser à un train, des wagons de marchandises prêts à faire crisser poulie. L’abordage fait s’éclater des déchets solides qui cognent à la coque et au béton du quai.
Une place de marché à gauche, à son point d’exultation phonique. Il s’agit, à droite, de retrouver la berge, l’autre berge, pour longer le fleuve. La parallèle, le versant sud duquel toute la ville en face se crée en colline et colline et grandes taches d’arbres, et d’où les trains et tramways vont vers la mer. La perspective demande à faire le même chemin, quittant le marché, à droite et droit devant.
Le quai est long et rectiligne. L’eau à deux mètres en contrebas est figée, semblance d’osier tressé. Sur la gauche, les façades se succèdent, mutiques, tentures pétrifiées de peinture défraîchie. Un blanc devenu gris, un jaune devenu brun, la peinture partant en plaques entières, fichées dans l’herbe rare, au pied. A l’exception de quelque réclame usée, dans un rouge devenu mauve vantant un quelconque apéritif, les murs sont muets. Les fenêtres sont pour la plupart murées, le bois des portes, peint ou brut, est dévoré par le sel, chacune est entravée d’une planche étroite en sa diagonale. Rien ne semble. Pas le bourdonnement d’un seul insecte. Muets et sourds, les murs. Il semble ne rien y avoir derrière. Un décor de théâtre planté là dans le seul but d’être abandonné. Aucune de possibilité de vie, derrière. La maigre végétation semble sourdre de rien, sans racine pour s’accrocher dans la poussière. Sur le bord du quai, des ronds d’amarrage rouillés à distance régulière et plus loin encore quelques vestiges d’une activité maritime, un ponton de bois donnant sur rien, des panneaux interdisant les baignades, dont la forme pourrait faire penser à un pêcheur immobile. De la ferraille abandonnée, des chaînes n’enchaînant plus rien. Juste la suite continue d’un délabrement croissant, ce qui fut des maisons, là où des vies vécurent au rythme des marées et des courants, au chant des oiseaux du lever et du coucher, aux odeurs des poissons grillés au son d’un fado partagé, tout incrusté enfoui dans ces bétons et ces vitres cassées, un arbre mort et battant d’aile dans son agonie dernière, le râle de la cigogne échouée, la vibration de la solitude de personne, la solitude de l’air contre la paroi sèche, où vit seul le reflet des jeux d’eau du soleil, le cri noué dans les briques enchevêtrées.
Ce versant de jetée ne s’arrête pas. L’horizon n’y peut.





mai 2008, Quimper

16 juillet 2008

lionceaux


pieds d’herbe verte
coupée
tapis je te donne
les oiseaux la
scie d’hiver des oiseaux
la scie des oiseaux d’hiver
sois la peau pique
doux
l’heure du
ciel
il va pleurer les eaux du
ciel et les lionceaux
la flaque verte morte du
ciel coupé la flamme verte coupée
vif
rouge velours
écorce carpe du petit
l’enfanteau raisin de givre
et les lionceaux
la grêle
sourde et scintille flaque
suspendue flaque
et fil de ciel miel sœur
doux
pique la neige d’herbe
odeur coupée sidérée
tresse étouffe
soif donne-moi pleure l’eau
du ciel et les lionceaux
gorge gouffre goitre ventre
souffle la neige tendre verte
boire toi la terre l’écorce
les eaux du ciel
la forge et les eaux
souffle du ciel
les eaux du ciel
pleure
les eaux du ciel
les lionceaux



avril 2008, Paris

15 juillet 2008

Les actes des instances


ACTE I


- C’est de moi que tout vient, dit le mot
- C’est moi qui fait tout, dit la phrase, les mots font ce qu’ils veulent, c’est moi qui les assemble, qui les aménage, qui les combine
- C’est moi qui décide, dit l’auteur, la phrase peut bien se draper dans toute sa dignité et dégorger, tel l’escargot, tous les mots qui lui plairont, je tiens le stylo et je couche me pensée comme elle vient
- Oui, mais si la pensée ne vient pas, dit la pensée – en aparté
- L’auteur est un âne, dit le mot, et si le bûcheron des mots a tout coupé les mots dans le désert de sa tête sèche ?
- Il suffit d’arroser, dit l’arrosoir
- Le mot est un âne, dit le sens
- l’arrosoir est un âne, dit le sens, si je ne viens pas donner ma vision rien ne se passe, les mots sont d’abord un non sens, ils pendent comme des cintres nus sur leur tige dans l’ombre derrière la porte du placard.




ACTE II

- C’est de moi que tout vient, dit l’escargot
- C’est moi qui fait tout, dit la dignité, l’escargot combine ce qu’il veut, c’est moi qui les couche, les drape et les arrose
- C’est moi qui décide, dit le bûcheron, la dignité peut bien pendre dans le désert et tout couper dans le placard, je dégorge mon ombre comme je veux
- Oui, mais si l’ombre n’est pas là, dit l’ombre – en aparté
- Il suffit de voir dit la vision
- Le bûcheron est un cintre, dit l’âne, si je n’assemble pas ma tige rien ne se couche, le bûcheron est un non sens, il combine comme une tête nue sur sa porte derrière son arrosoir.




ACTE III

- C’est moi qui ai tout coupé, dit l’escargot
- C’est moi qui arrose, dit la dignité
- C’est moi qui dégorge, dit le bûcheron
- Et l’ombre est partie arroser l’arrosoir et ranger l’âne dans le placard
- Le bûcheron est bien un cintre, je confirme, il s’est couché tout habillé, et sans sa dignité, dit le drap
- Et mon mot à dire, dit le sens : on a oublié la tige et l’ombre qui attendent derrière le désert, nus sur leur page comme un auteur derrière la porte des mots.




Mars 2008, Paris

10 juillet 2008

Le reste



Un grand frisson me parcourt : et si tout restait à dire ? Et si tout restait libre, libre d’être dit et de prendre sa place sienne, comme une flaque de peinture onduleuse qui s’étalerait dans ses aléas, dans la pente de ses bras et rigoles et irait sans entrave là où elle s’exprimerait enfin. Là où son exposition révèlerait enfin tout. Tout de la couleur superposée, tout des notes jouées, tout du vent qui saurait l’immuable, tout du parfum qui serait le corps, tout. Et pourtant un tout qui ne s’habillerait pas de complétude. Mais un tout qui laisserait le chant à tout le reste, mais un tout qui repousserait les limites de la floraison, mais un tout qui fait fi des temporalités. Tant de place, tant à prendre. Et un tout qui, comme deux figurines formant la lune pleine, en sa vague brune, en sa vague claire, tourne tourne encore sur son axe et inonde l’alentour de sa fulgurance d’or.


Un grand frisson me parcourt : car je sais, je sais que le tout est ce qui n’est pas encore et qui va être. Car je sais, je sais que ma parole saura laisser place au geste, et l’arbre, et les vagues les remous, et la traversée des airs, je sais désormais que ce que mes mots ne disent pas ou pas encore a déjà son reflet ; non pas l’écho du miroir mais un volume de pierre, un volume dont les détours se feront changeants selon la rumeur des ombres et des astres, un volume de terre travaillé par les mains et qui exprimera l’interruption du son, du bémol pressenti, préséance et contrefort d’une profondeur de champ cousant d’émeraude la mer étale et le silence.


Un grand frisson me parcourt : dans ce qui palpite, là, à l’intérieur, tout contre dans moi, ce qui palpite en débords de mon cœur, ce qui n’est pas encore, ce qui n’est pas encore des mots mais au bord de l’être, au bord de l’être Mot, au bord de l’encre, quelle résonance exhausse-t-il ? d’où vibre-t-il ? qu’a-t-il complété ?




4 juillet, Paris

16 mai 2008

Petra

Petra était grande et triste. Petra était triste et grande. Et surtout : Petra était grande, triste, et allemande.
Il est curieux que l’on parle toujours au passé d’une personne que l’on a perdue de vue, mais pas de pensée. Et le commun de se justifier : enfin, je parle d’elle au passé, mais je suppose bien qu’elle est encore vivante, la pauvre.
Loin de mes yeux tu n’es plus qu’un souvenir.


Elle était venue travailler depuis quelques mois dans la société dans laquelle je sévissais alors. Elle avait été la perle rare, celle qui alliait la discrétion à une maîtrise rare de la langue française, de l’anglais et de la sienne maternelle. Pour une société aux capitaux principalement germains c’était l’aubaine. D’autant plus qu’elle avait été spécialement peu exigeante sur son salaire d’assistante du directeur général, et son célibat lui laissait une grande amplitude dans ses horaires.
Quand j’étais au bureau, nous travaillions au même étage, dans deux bureaux équidistants de la photocopieuse sise au milieu universel du couloir. Nous nous y rencontrions souvent, et je n’avais de cesse que de lui faire mille politesses pour la prier de faire ses copies avant les miennes. Elle ne voulait pas, j’insistais, elle s’obstinait, moi aussi, elle faisait mine de retourner en son office, je la devançais dans l’allée, prêt à dégainer mes sabres, elle s’effrayait un peu, retournait vers la machine, j’accourais en repassant devant elle pour lui faire accueil noble, lui prenant sa feuille délicatement, la posant tout aussi gentement sur la vitre, appuyais dextrement sur le vert bouton de copie, elle baissait les yeux, rosissait, et je lui tendais sa copie brûlante comme un petit pain sorti du four. Cela se passait ainsi. Je voyais tant d’opaque dans son regard, son regard aux yeux d’un vert d’eau presque blanc, comme un lac sous l’orage, ses yeux tombants et ses paupières un peu bien lourdes, forçant sa tête à se courber, du haut de ce grand corps longiligne, un bouleau à l’écorce fêlée, les feuilles délicates, recroquevillées encore, un bouleau dans la neige, quelques brindilles tombées à terre, quelques touffes d’herbe perçant courageusement le crêpe blanc, des traces de petites pattes d’animal des sous-bois, un écureuil peut-être, ou mieux encore une loutre se sauvant furtivement de la vue de l’homme pour se laisser glisser de la rive et disparaître sous l’onde, et, ou encore, des feuilles de lierre, de la vigne vierge dont on suivrait la nervure du bout de doigts de plume, tout un parcours silencieux et lent, les pas étouffés, une écharpe bien nouée, une broche, une belle broche, ou peut-être la fleur d’un lys, ou une orchidée d’or appliquée juste au dessus de son cœur gauche. Je me trompais d’arbre, elle était femme et fille de la Forêt noire, elle courait parmi l’indénombrable des conifères, emmêlant ses jupes et ses cheveux dans la toile de mélancolie des épines de pins, et voguant dans la senteur pointue d’une sève dense et qui prenait au cœur et ne le lâchait plus, et courir en multitude dans les pentes glacées du tapis profond des aiguilles alanguies. J’avais envie de violence quand je voyais sa nuque penchée devant un écran absorbant, tant son corps était immobile, pas paisible, non, pas paisible, immobile et silencieux, comme retenu, une grande poupée de bois à peine articulée, en pleine virginité, en pleine infertilité, éteinte, comme volontairement éteinte, violence pour l’exhorter à en sortir, à sortir la biche, et le cerf, et la horde, à part son beau sourire triste et clos, et ses yeux qui n’en finissaient pas de tomber, son noble visage long, tournant de droite et de gauche, lentement, de gauche et de droite, et les gestes longs, des bras grand déroulés, des mains étonnamment longues, un léger vernis dessus, pour moins se manger les ongles, elle avoua, confondue. Je me souviens tant de si peu, comme elle sautait haut si haut quand j’arrivais en tapinois dans son dos pour lui faire un « bouh » au bord de l’oreille, elle touchait au plafond, cela marchait à chaque fois, pas une seule fois cela n'avait pas marché, j'étais tout heureux à chaque fois aussi, et je m’excusais expressément, m’empressais de m’excuser, dirai-je, avec joie. Je me souviens de l’avoir vue de loin se promener au bord du canal un midi de soleil, en compagnie d’une collègue, germaine également, à savoir laquelle des deux était la plus grande, ses grandes mains plaquées dans ses poches pour retenir le vent. Je me souviens du 11 septembre 2001 où ce fut elle qui nous annonça en premier que deux avions s’étaient écrasés sur le World Trade Center, elle écoutait donc la radio en travaillant, et comme elle était émue, elle allait pleurer, comme si elle mesurait déjà tout ce que nous ne savions pas encore. Je me souviens de son accent qui était beau dans sa bouche un peu grande. Je me souviens que je ne comprenais pas ce qu’elle faisait là et que je n’osais pas lui demander plus loin, car j’avais appris qu’elle avait une maîtrise de sociologie, qu’elle avait vécu en Espagne, à Barcelone, et qu’elle faisait même des traductions de l’espagnol vers l’allemand, j’appris même qu’elle était mariée, oui elle était mariée, son mari devait la rejoindre mais plus tard, et j’appris aussi qu’elle avait un petit garçon de six ans qui était resté dans le sud de la France, élevé par de lointains cousins, la situation ne leur permettait pas de se retrouver pour l’instant, c’était pour ça qu’elle avait accepté ce poste et qu’elle devait envoyer de l’argent là-bas, mais c’est moi qui l’imagine elle ne me l’a jamais dit, elle changeait vite de sujet quand je lui parlait de son enfant, de cette date qui ne se fixait pas, qui je sentais n’existerait peut-être jamais. Et je me souviens que j’étais content de la faire rire, comme si je lui donnais un peu de vie, et j’étais toujours ému quand j’étais à son approche, à la circonférence, dans son rayon blanc de lumière blanche, elle dans ses habits sages parfois rehaussés au visage de l’audace d’un bleu à paupière, si appliquée à composer les numéros sur le clavier du fax ou du téléphone ou de l’ordinateur, ses doigts de bakélite tapant comme pour la première fois, en un geste qui ne serait jamais appris, la touche numérotée, pour lancer dans les airs des signaux télégraphiques qui s’en iraient mourir dans des zones désertées des pélicans, ou non plus sable, ou non plus mer poissonneuse, mais froid concret béton gris vertical, à quatre-vingt-dix degrés du bitume horizontal, tout noir, parfois luisant, parfois cuisant parfois fondant au soleil, aux derniers étages de bureaux sans arbres mais fleuris de plantes en plastique sur le sol brillant de marbre de Carrare, à y faire des glissades (s’il était loisible d’y avoir la tête à ça), il valait mieux ne pas savoir où les ondes du télex s’iraient se transfigurer l’âme, et rester sur nos mols rebords de fenêtre où la mousse poussait dru, en attendant que les heures se couchent un peu pour rentrer, tandis qu’elle révisait en cachette la notice de son nouveau téléphone-standard-percolateur, ne pas montrer qu’elle ne savait pas. N’oubliez pas de ne pas dormir ici. Ses paupières tombaient et me souriaient. Juste quelques minutes et elle y allait, des amis l’attendaient. Des amis. Les amis de Petra. Je les imaginais silencieux et assis les mains sur les cuisses, ils porteraient des sous-pulls à col roulé et des lunettes d’écaille, ils auraient un humour tout à eux. Ils auraient de la corne jaune aux doigts et n’auraient pas forcément très bonne haleine. Ils boiraient du schnaps en croquant des radis gris. Ils auraient de gros sourcils et la main baladeuse, et Petra ne dirait presque rien, mais s’en irait finir la vaisselle en regardant par la fenêtre en bas. La pluie un peu. Ils ne devraient pas tarder à partir maintenant. Elle devait encore repasser son chemisier pour le lendemain.
Je ne sais pas pourquoi, je l’imaginais pleurer, seule dans son appartement, dans le noir presque, à la seule lueur ou à l’ombre des réverbères, elle avait un air à pleurer seule à l’ombre des réverbères. Je la voyais se concentrer devant la glace pour forcer ses larmes à revenir en arrière, dans une raideur qui ne cèderait pas. Penserait-elle à se pincer les pommettes pour leur redonner du vif ? Bouh, je lui faisais. Un grand cri qui partait, comble de la confusion, toutes ses mains sur le son pour l’étouffer trop tard, riant aussi, d’un rire de gamme mineure, à chaque fois, à chaque fois de « bouh ». Et parlions de l’amour de Barcelone, de Montserrat, de l’Ametlla de Mar, et je partais à parler et elle partait à parler, elle quittait son sourire mutique pour tout me dire dans l’élan et puis, non, Je dois retourner travailler maintenant.

Je garde comme une image arrêtée de son bureau qui resta vide d’elle, de ces paquets qu’elle était en train de faire, arrêtée en plein vol, des envois de bons cadeaux ou de paquets de cartes de visite, sûrement pas d’au revoir, comme un gilet à la patère d’un portemanteau dans l’attente de la vieille dame partie à l’hôpital, juste pour un examen, pour n’en pas revenir, l’attente infinie qui ne sait pas encore qu’elle sera infinie, des objets perdus d’âme, le lien humain rompu.
Je ne sais qui finit par débarrasser son bureau, il demeura en tout cas quelques temps ainsi embarrassé.
Des traces persistaient d'elle. Le goût du café à la française, les premières libertés, la peur du dentiste, la gentillesse du dentiste, le tutoiement, qui vînt par décision de se donner quelque chose, un engagement concentré, comme un échange de nos plus belles billes.


Un jour la police est venue la chercher. Sans un mot elle a suivi. Son dernier sourire mutique et triste. Son dernier sourire. Personne ne la revît.
Nous apprîmes quelques jours après qu’elle avait été liée, quelques années plus tôt, à un groupe terroriste qui avait fait exploser un bus à Madrid.




mars 2008, Paris

21 avril 2008

Ce corps endormi


Nous en avons eu de ces soirées, tout deux. C’était chez toi, surtout chez toi que nous nous voyions. Pas souvent chez moi, je ne sais plus pourquoi, ce n’est pas très important, sans doute ton canapé, parce que oui tu avais un canapé et moi je n’en avais pas, ton canapé confortable, devenu ton bureau, notre bureau, où nous devisions, où nous écoutions les chansons que tu aimais dans ta chaîne hi-fi pas chère, où nous révisions aussi et fumions à remplir ton cendrier, assis en chien de fusil sur ton canapé. Que je rejoignais le soir. Beaucoup de soirs. De chez moi ce n’était pas loin, je passais au-dessus des voies ferrées, aux grincements de poulies éloquents comme la plainte de bagnards enchaînés. Je venais juste avant ou juste après manger ; j’arrivais, je sonnais, tu ouvrais, tu étais déjà pieds nus. Le chat mangeait dans sa gamelle ou trônait à la fenêtre. J’avais mes cours dans mon cartable, les tiens étaient déjà étalés partout par terre et sur la toile mousseuse du canapé. Quelquefois j’apportais des pâtes et nous mangions d’abord, et quelques fois nous mangions d’abord et ne révisions pas. Quelques fois tu étais déjà en chemise de nuit. Quelques fois tu me demandais si cela ne me dérangeait pas si tu te mettais en chemise de nuit, et je te répondais que non. Alors que cela changeait tout. Car toi tu serais directement dans ton lit à la fin de la soirée alors que je savais déjà que je rentrerais tout seul dans la nuit, car il n’était jamais prévu que je reste dormir, ce n’était jamais exclu non plus, mais cela ne se passait de fait pas, nous restions chacun avec notre corps à nous, bien séparés. Je ne demandais pas, je ne pouvais oser, paralysé et triste, le verrou ne pouvait être ôté qu’à ton désir, et ton désir m’était flou, loin et masqué, malgré ton corps généreux. Paradoxalement, que tu te dévêtisses presque sous mes yeux pour te préparer en nuit m’excluait déjà et sonnait le glas de la séparation, tu restaurais nos célibats. C’était ta demande qu’il eût fallu ne pas entendre, c’est elle qui engageait tout. Mais non bien sûr, si tu es plus à l’aise en chemise de nuit ne te gêne surtout pas, surtout pas avec moi. Tu me remerciais de ton beau sourire aux lèvres épaisses, mais tu l’aurais de toutes façons fait, montrer une hésitation aurait été ouvrir une discussion que je voulais à tout prix éviter, ma réponse était prête, mon oui était derrière mes dents pour jaillir. Que tu ne souhaites pas te changer, ou que tu restes dans un peignoir intermédiaire, était le gage d’une meilleure soirée pour moi, il n’y avait plus de butée, plus de fin programmée, quelque chose pouvait alors se passer. C’est vrai que tu ne t’embarrassais pas de pudeur avec moi, souvent tu m’avais raconté des scènes d’amour assez lestes et tu te faisais plaisir en exagérant la crudité du vocabulaire nécessaire à la seule description, manège dans lequel tu te réservais la primeur, en adieux d’aéroport dans les toilettes, tenue en l’air par le seul sexe de ton partenaire, ou une petite culotte absente ou retirée et perdue dans la rue. J’étais le camarade à qui tu pouvais dire tout, et n’importe quoi aussi surtout, je savais que tu inventais mais cela te faisait tellement plaisir de tenir ce masque de comédienne aux lèvres aventurières, l’important n’était pas que je te croie, l’important était que je te le laisse croire, c’était le pacte muet. Tu me donnais de la vie, de ta vie, tu prenais de la mienne, tu prenais de moi en écoutant mes vérités, mon attachement et ma patience à tes côtés. J’étais en pleine confusion. Notre proximité physique, notre promiscuité, que tu semblais vivre bien mieux que moi, laissait souvent nos corps l’un contre l’autre, et ce n’était souvent que de petites chatouilles le long des bras, l’effleurement de la peau jusqu’au fou rire de l’autre, les yeux fermés, tout à sa confiance. Il arrivait que tu t’endormes dans cette position, la tête juste partie en arrière sur le dossier, ou posée sur mes genoux ou sur mes jambes croisées en tailleur, et je ne m’en rendais pas compte tout de suite, tant je pouvais être concentré sur le trajet de mes doigts ou sur ce que je disais. Je m’en rendais compte parce qu’à un moment tu ne réagissais plus, tu ne répondais plus, il y avait seul ton souffle qui soulevait ta poitrine, et moi qui n’osait plus bouger mes jambes ni arrêter ma caresse. La première fois cela dura un peu, un peu longtemps, mais je fis en sorte de commettre un geste imprévu pour te réveiller, comme si de rien était. Tu te réveillas vraiment, embrumée. Tu t’étais excusée, Allez on va faire dodo. J’avais été fasciné que tu aies pu t’endormir ainsi, presque au milieu d’un geste, d’une phrase. A croire que mes doigts ou ma voix avait le pouvoir de t’endormir, car ce ne fut pas la seule fois. Et jamais je n’osais te demander si tu avais vraiment dormi, si tu n’avais vraiment plus senti mes doigts, si tu n’avais vraiment plus entendu mes paroles, à toi seules adressées. Après cette fois où je n’avais fait qu’attendre ton réveil, je poussai ma caresse un petit peu plus loin, un petit peu plus haut, je remontai dans la manche, toujours du bout de la fleur de mes doigts, je caressai la peau si douce de ton épaule et je redescendis le long de ton bras, faisant des cercles et des huit là où la peau est laiteuse, redescendant jusqu’à la naissance du poignet, là où l’on sent très légèrement le grain des petites veines qui palpitent, puis remontai en serpent d’eau jusqu’à la saignée du coude, espérant le chatouillis funeste qui te ferait frissonner toute, mais rarement ce passage fut la clef de ton réveil, le souhaitais-je vraiment d’ailleurs, car s’il fallait bien à chaque fois que tu finisses par te réveiller pour de vrai, c’était à la fois la fin de la joie du parcours de mon empreinte, la crainte que tu ne surprennes mon regard trouble ou que tu ne me grondes de t’avoir laissée dormir. Ou l’envie, de tout. Pour les autres fois où tu t’endormis sous ma main, je ne me limitai plus à ton épaule, ma main allait plus loin, cela dépendait de l’ampleur de ta manche, et je connus d’abord ton sein gauche, que je tins dans ma paume ouverte, puis le sein droit, j’en caressai même l’aréole, toi pourtant si sensible, si érogène me disais-tu, pas la moindre once de tes tissus ne tressaillit, et j’étais empli de honte d’abuser de toi de la sorte en même temps qu’il m’était impossible de m’arrêter. Dormais-tu vraiment, as-tu senti mes caresses appuyées au creux de toi, qui allèrent jusqu’à ton sexe que je n’osai encontrer qu’une seule fois, je fus comme électrifié. Ton corps si loin abandonné, malgré le doute persistant sur le volontaire de cet abandon. Mais était-ce cela, te donnais-tu à moi, te donnais-tu à la manière des belles endormies du livre de Kawabata, de toutes jeunes prostituées que l’on endormait pour que leurs clients, des vieillards impuissants puissent vivre leur fantasme ou leur dernier désir sans être terrassés de honte et mortifiés dans leur virilité, pour me libérer, pour te donner sans ton consentement, comme si tu me faisais l'amour, alors que je te faisais l'amour, terrifié de le faire, seul de toi, et tu sortis de tes brumes avec le même sourire, tu tardas à redresser ton regard bien en face du viseur, tu t’étiras, mordillas tes lèvres dans ta bouche pâteuse, et tu me dis encore, de cette voix de loin où je ne trouvais aucun équivoque : allez, il est l’heure d’aller au dodo.




Vienne, le 10 février 2008

19 février 2008

La vérité sur le livre

Le livre n’a plus été lu.
Les saisons passent - et le livre reste sur la table
et la lumière change - et le livre reste sur la table.

derrière les rideaux
des saisons qui passent
et
d’année en année
les saisons changent de couleur derrière le voile.

Le livre – son encre s’efface
Le livre – à chaque fois qu’on ne le lit pas
Le livre – s’efface
Jusqu’à ne faire que feuilles blanches
Jusqu’à ne faire que feuilles vides
Jusqu’à ce que le livre ne pèse plus rien, du tout, plus rien, les feuilles nues plus légères que l’air.



Un jour
Une main
moins légère que le jour
une main moins légère que le jour
viendra s’y poser
Elle voudra
l’effeuiller
elle voudra
le feuilleter, la main
Elle caressera la couverture
de son doigt lisse
Elle envisagera le voyage
Elle partira en avant dans l’aventure des sentiments et des jeux, la main
Elle caressa la tranche
Elle chatouillera chaque page comme un frôlement de cil, la main
Elle ouvrira le livre, et elle lira.
Les mots seront là, pépiant de leur petite bouche, ils auront accouru vite vite de leurs petits pieds quand ils auront su la nouvelle : la main est là, la main est là, Allume la lumière.




20/01 & 15/02/08, Paris

19 janvier 2008

4ème de couverture

Un été sans climat. Un temps sans climat qui s’étire dans le filigrane. Le temps relatif de la sensation qui s’écoule et s’écoute. La dilatation choisie d’automnes précoces dans l’expression d’un corps agissant, d’un corps de voyageur immobile, observateur, absorbateur sans pénitence des saisons et des couloirs d’attente, accueillant les avatars d’une enveloppe humaine en recréation constante


Une pierre de plus dans « Le jardin de novembre ». Il est désormais acquis que chaque nouvel opus décuple le précédent dans la déclinaison infinie du sentir.
Précipitons-nous : ce ne sera jamais la fin !

MORNING POST

Une ligne interminable de boutons de nacre que l’on n’a de cesse de dégrafer tous pour en découdre avec la nue.
FRANKFURTER ZEITUNG

La réinvention du mille-feuille, sans s’en mettre partout.
LE QUOTIDIEN DU MARDI



décembre 2007, Paris

18 novembre 2007

L'épicentre et la matière

Je crois que pour écrire j’ai besoin d’un rond. Par rond j’entends : un centre, la chaleur ronde d’un soleil derrière des carreaux, un lieu épicentre et équilibre, le plateau nu et grand et rond d’une table sans tissu pour toucher la matière, un bois foncé, pouvoir être attablé sans rien autour ni derrière ni aux côtés, aux heures où la lune fait silence, aux heures où le soleil fait sieste, sur un papier lisse et sans miettes que la main caresse pour l’envisager, apurer le grain pour le donner plus vierge encor
J’ai besoin avec mes jambes de trois kilomètres de pouvoir les allonger dans le moelleux. M’accorder la douceur de la mie de pain. Tourner trente-sept fois dans mon panier pour trouver la bonne position. Il n’y en a qu’une. Elle doit tomber comme une évidence.
Et m’asseoir d’abord donc
M’asseoir d’écriture
Trouver l’aimant.


L’épicentre sera là où tout seulement commence. Après, mon atelier pourra s’enfleurir dans d’autres couches ou sous d’autres luminaires. C’est la poignée de grains semés au vent, et du vert tendre pour boutures.
L’épicentre n’est pas la suite, l’épicentre n’a pas la finition, tout pourra s’endiabler dans la foule ou par un clavier complice, de la coupe claire à la rature sombre et au rire frais d’un nouvel équilibre accompli.
Ne pas oublier de caresser les feuilles, souvent.


L’épicentre ne sait pas la matière, elle vient par bouffées, comme des poignées de sable mouillé, vestiges de sculptures infantes, d’un fil à plomb du fond d’un puits, de dames de pique ou de cœur d’un château de cartes, elle a les couleurs du ciel, elle aime les livres elle les lit tous, s’en enrobe et s’en fait voyages et chroniques, les recrée, les dépasse et les range dans une absolue géométrie sur ses mille et mille degrés d’étages, gradations des sucs et plaisirs et chairs de corps et nuit et fougue


La matière se nourrit d’elle-même et se doit de s’embarquer sur de hauts et beaux paquebots de transhumance pour s’aller dans les tyrols alpestres, des voûtes catalanes ou autres embarquements pour la Lusitanie et des cieux de Golem et de vaste Danube, s’inscrire et pénétrer d’autres langues, perpétrer les transversales des inconscients collectifs et de l’amnésie personnelle pour s’imbiber des alphabets universels et dépasser la seconde de réalité pour la dilater et lui faire rendre gorge en mousses généreuses et lui faire rendre corps de par la parole des pierres exhumées et de toutes les transgressions possibles et dénouer le corset impeccable de la sagesse apprise et la rendre fière et libre


Et, l’épicentre et la matière s’iront la main dans la main, tout à la joie de ce harnais crânement délaissé, et pourront voudront devront exulter, acceptant l’émotion de ce qui avance et de ce qui s’écrit et devra continuer à s’écrire pour exister, et exister à l’écriture.



21 octobre 2007, Paris

11 novembre 2007

Parole

Elle racontait et je l’écoutais.
Etait-ce à moi ou à un autre qu’elle parlait, je l’écoutais.
Je ne reconnaissais pas sa voix.
De ma distance, je voyais ses épaules frêles sous la soie froissée, sa main posée délicatement à la naissance du cou, caressante et protectrice de son corsage, une bague en cornaline inattendue à l’auriculaire, lequel pianotait sur le premier bouton fermé.

Ce geste, sa main recueillie, semblait devancer l’arrivée des mots, leur faciliter une audace que son visage ne pouvait contenir, par le rouge de ses pommettes et l’éclat de ses yeux. De son autre main elle se tamponnait régulièrement le front d’un mouchoir blanc bien plié.

Son agitation allait croissant, ses traits s’enfiévraient, tandis que les mots affluaient de ses lèvres et sa voix franchissait les octaves vers le bas. Je la savais fragile de la gorge, et elle portait toujours sur elle, contenues dans un sachet de papier, de pastilles de miel dont elle usait fort et qu’elle distribuait à l’envi. Elle ne se rendait pas compte des ratés dans l’inflexion de ses mots. Comme du sucre cristal enrayait puis griffait peu à peu son timbre, qui s’éteignait pour devenir murmure, scansion inaudible.
Sa main remonta peu à peu à son cou pour étreindre sa gorge, alors que les mots ne sortaient plus du tout et ses larmes jaillirent pour de bon, sa dernière ressource pour dire son impuissance.
Un verre d’eau lui fut apporté et on la fit asseoir. Elle put prendre un bonbon au miel qu’elle suçota longuement, retrouvant peu à peu son calme. Son mouchoir essuyait désormais ses yeux.

En tombant sur sa voix comme un voile opaque ses sanglots m’avaient pour la première fois fait accéder au tumulte et à la gravité de son âme, comme la voix rayée d’un corps intérieur qui refusait la décision des jours.



30 septembre 2007, Paris

05 octobre 2007

L'envie singulière

L'envie singulière, l'envie singulière d'écrire pullule. Alors que je n'écris pas, ou peu, je me sens en état d'écriture permanent. Je ne sais comment écrire, je ne sais comment me mettre à écrire. Je sais en revanche bien que la vie se charge en sous-main de travailler les dénivelés de la cartographie de mon paysage d'écriture, là où les sédiments se blottissent et là où la roche s'étincelle. Au fil des heures et années récentes j'ai bien volontiers contracté des jouissances dans le réapprentissage d'une expansion qui saurait s'étirer au delà des mots seuls, des goûts nouveaux, et je me suis libéré de nombre de mes censures. Ce par quoi mes envies de l'écrire sont neuves, fraîches, quoique encore désorientées.
Dans les couleurs du poétique j'ai été conquis par une autre épaisseur, où verticales et horizontales esquissent d'autres pas dans l'espace. Enrichi de cette tonalité je recherche toujours une amplitude dans la forme, dans ce que le temps et la longueur d'écriture permettent de dilater, au service d'émotions que je voudrais épanouir dans une narration souple, désormais encore plus affranchi des contraintes de forme.

L'idée de ramener l'écriture à la maison et d'y trouver mon atelier propre m'aura, pendant ces quelques mois de transition, impulsé avec l'impatience de l'enfance. J'ai voulu être prêt, anticiper pour mieux être à même de jouer pleinement la partition que je m'étais fixée, pour au mieux prendre le mouvement et vivre le plus richement cette arrivée souhaitée de l'impulsion propre.
Ce furent des mois d'éveil, d'épiphanies piétonnes, à vivre l'écriture du dedans, à m'en repaître, avant que de parvenir à composer. Ce fut un texte long, inattendu dans son contenu et sa longueur, le plus long sans doute depuis toujours, premier assaut vers ce que je voudrais faire fructifier, sans extase, sans hurlements aux loups, écho de ma musique intérieure, dans une expression des sens, une écriture du fond, pas du drame.

J'ai des volontés immenses et l'exigence qui va avec.
Je voudrais avoir la distance et découvrir mes textes dans un autre miroir, qui me permettrait de mieux sentir mes fourvoiements et entendre ce qui coule là où l'empreinte fonctionne.
Je voudrais pouvoir écrire et articuler un texte, un projet, une oeuvre que diable, qui trouve en elle-même sa propre logique et ses propres nécessités de prolongement.




29 septembre 2007, Paris

02 octobre 2007

Un balcon sur ma table

Des choses dans la tête j’en ai des choses dans la tête, des impulsions, des impulsions d’écriture, je remonte cette rue, et je ne sais devant quel numéro, devant quel porche, à quel endroit mon pied trébuche, une invasion m’emplit la tête entière jusqu’à dépasser le niveau, une idée le fil le départ d’une narration sublime, et, croyez m’en, la rue déjà montée c’est fini, le lavabo de la tête tout vide, les parois lisses nettes et blanches et vides, les jardinières du balcon pleines du vide des fleurs au dessus de ma tête vide de fleurs recherchant le bout du fil, pas de table pour écrire, trouver une table pour mettre des fleurs dessus qui sentent bon, et tout nettoyer du bras le reste, au centre la table, la table et des fenêtres autour, des fenêtres claires et hautes où une fois je suis entré une belle et grande et femme y écrivait penchée ce n’était que beau du silence du parfum alors trouvé
j’ai trouvé
la table
j’ai trouvé
le moment
où les fleurs et le vase
j’ai dit au revoir à la belle et grande et femme
au revoir seulement
plus que moi sur la table au centre du bon endroit de moi tout contre et ma main éclairée du bon côté du jour trouve sans savoir la musique qui gagne les portées inavouées de la page et sait les profondeurs de la lumière retrouvée.





29 septembre 2007, Paris

06 septembre 2007

Filambule



J’ai posé mes talons dans le pré


Les talons dans le pré dans l’herbe dans le vent de la terre dans le tapis humide caressé vert touffu


Le talon comme possibilité de début du corps
comme première reconnaissance
comme premier contact à la source
prémices à l’idée du flux discret


Le pré
terre du fini et du début de la promenade immobile
Déroulement du corps recueilli et étendu au fauteuil


Une promenade peut-elle s’arrêter
Une promenade le long d’un rivage ne devrait pas se finir ne devrait pas pouvoir se finir
car là où tout le long la mer s’effrange toujours il y a terre et sable
et les pas seront infinis


Tous les champs seront libres et grands
grands et libres ouverts à l’œil dans sa composition du paysage
libre recomposition des perspectives
libre recomposition du bruit des branches et de l’écoulement des ombres et des ciels


Pour l’échappée dans le vent par dessus la barrière et les réverbères du jour
Comme une intraduisible géométrie des venelles éclairées d’un corps se recréant en lui-même
Se débobinant au fil des fils de couleur en branches naissant et s’infusant les unes des autres
Rubans des déambulations profuses
tout au long du petit toujours du long jupon mousseux des heures laiteuses
du long mobile onduleux des nuages en foulard


Duvet d’oreille prêté à l’écoute de la rivière serpentine
Velours de raisin éclatant de frais sous la langue vers des clairières innommées
Epanchement bienheureux flux qui coule et vague et ne peut se revenir en arrière ni savoir d’où il est né ni savoir d’où il naît encore
Et ce qui s’est tissé dans le fil neuf de la joie des expansions intérieures ne saura que s’infinir





Quimper, août 2007

27 août 2007

Ronde

La ronde est rompue

une main se détache
et grandit et refuse le mouchoir pour ses pleurs.



21 août 07, Quimper

17 juillet 2007

A la ressource


Peut-il être question de la source d’une source ? Ce n’est pas tant qu’elle puisse se tarir qui m’impressionne, c’est l’idée qu’elle puisse ne pas être qui m’arrête parfois net au milieu du gué. En somme, c’est le vertige : se retrouver suspendu au dessus du vide, et, par la seule question, tomber, parce qu’il n’y pas de réponse possible.
Ces coins de bois ne sont–ils par peuplés de fausses bonnes idées, ou d’idées trop belles pour être justes et bonnes ? S’en suivent tant de poires pour la soif qui s’assèchent dans des tiroirs pour avoir eu peur d’être laides, d’être pauvres, d’êtres rien, de ne sortir contrefaites, rabougries pas beau ratatinées, mort-nées de trop d’ambition affichée.
Alors qu’il doit s’agir de s’affranchir de ce fruit à la peau trop fine et qui se confond en sa fibre, et qui se perd de rien à se situer entre le mot et la vie, au lieu de son goût,
Alors qu’il doit s’agir de joyeusement fouir du museau dans le matériau tendre de la sensation qui s’étire, d’une matière à modeler, des coussinets moelleux pétrir le ventre tiède et doux,
Alors qu’il doit s’agir, dans ses particules recomposées, de rendre toute sa rondeur au cube, de lui dilater les papilles et de rendre et flux et flot et fluide à l’expression première du mot qui m’esclaffe d’encre.




juin-juillet 2007 - Paris

30 juin 2007

A l'heure où dans les rues


Je crois que de tout temps j’ai aimé dormir ailleurs. Ailleurs que chez moi, ailleurs que dans mon lit, ailleurs. Ailleurs que dans un quotidien dédié. Sans doute la découverte d’une chambre inconnue ou d’un nouveau lieu de dormir m’est équivalent au plaisir des départs et trajets vers des navigations étrangères. Entre le vouloir m’assoupir et l’arrivée dans le flou du sommeil.

Des amis de longue vue m’avaient conviés pour quelques jours dans leur nouvel appartement dans un bel immeuble d’un beau quartier d’une lointaine ville de province. J’avais trouvé le quartier plutôt anonyme, mais l’appartement était clair et bien conçu, son septième étage offrait une belle vue.
Egayés par nos retrouvailles, la soirée s’était prolongée jusque tard dans la nuit, et j’étais bien agité. Malgré la fatigue, je tournais et virais dans mon lit sans trouver le sommeil. Le matelas était pourtant un comble de délices et la nuit d’une fraîcheur bienvenue. Je trouvai un peu de calme en m’allongeant sur le dos, calquant ma respiration sur un décompte d’animaux imaginaires, pour le laisser en plan à plusieurs reprises, mon esprit allant s’esclaffer vers des rives inattendues. J’étais tout bien avec mon corps, mais aucune parcelle ne succombait à la nuit, douce nuit, longue nuit. Les doigts pianotant sur la couette.
J’atteignis sans le chercher à une bouffée de joie qui me partagea en un vif instant entre le sanglot et l’éclat de rire. Comme un grand cri de silence déployant tout l’intérieur de ma gorge en un bouquet irrésistible. Je m’étais senti transporté, tout entier éclaboussé de joie, et je restai dans un émoi extrême, sans savoir du tout d’où. La chambre était une niche de silence, entre la densité de la moquette et l’épaisseur de la couette. Le filtre des doubles rideaux n’offrait qu’apaisement dans la semi-pénombre absorbant les échos des hauts réverbères du dehors. Ce calme du dedans contrastait avec la circulation extérieure. Tout en bas, malgré la nuit et la pluie, les voitures roulaient à flot au milieu de l’avenue. Le tumulte était étouffé mais omniprésent, ininterrompu, une musique, simple musique filée de moteurs enroués et de sirènes lointaines. Comme une berceuse qui ne m’endormait pas, entretenant au contraire ma tension et mon plaisir. Je retrouvais quelque chose, je connaissais ce sentiment, cet enrichissement du dehors sur mon dedans, mais je n’en décelai pas la cause immédiate. Je continuais à baigner dans ce flux sans savoir, j’abdiquai sans déplaisir, je me sentais voguer entre matelas et pirogue et entre plafond et nuées d’étoiles.
Une voiture, passant au cœur d’une grande flaque d’eau dans un diapason détonnant, m’éveilla de mon incertitude pour me reloger directement dans la chambre de mon enfance. Le papier peint. Les aiguilles phosphorescentes du réveil. Les ressorts du lit.
J’en avais passé des heures derrière la vitre embuée, à regarder les lumières de la ville, à ne pas dormir et à compter les voitures. Des enseignes de grandes marques clignotaient au loin en haut des tours, derrière des rideaux et des rideaux d’immeubles, décors de théâtres urbains superposés les uns sur les autres sans finir, tout un dégradé de blocs d’ombres enserrant tant et tant de vies secrètes et de chut sur les lèvres que la main ne pouvait jamais les contenir jamais. En bas le flux de la circulation ne se tarissait pas, jamais, et les phares laissaient de longues traînées parmi les secondes. O du sceau de combien d’heures et de jours et d’années ne fus-je pas irradié d’indigo pour toutes mes lubies à venir, dans toutes les déclinaisons possibles du passage ininterrompu de toutes les autos pour de vrai qui traversaient notre faubourg pour s’en aller aimer dans d’autres, tous ces passages à la queue-leu-leu dans un rythme sans frein qui coloraient tout de la vie de mes nuits, de là, de là-bas et d’ici aujourd’hui.
Cette litanie, ma musique initiale, une presque liturgie qui aura bordé mes nuits, dessinant du doigt sur le carreau réveillé mes premiers mots et de plus amples consolations, en bouffées d’enfance, bien avant l’aube de la quitter.





9 juin 2007, Paris

05 juin 2007

Je suis de là


Les murs de brique, les murs de brique, murs rouge brun de brique, maisons de ville en contiguïté, rues anonymes, un peu sévères, beaucoup de briques, une enfilade, des maisons en enfilade, portes fermées, portes sagement fermées, fenêtres aux rideaux sages, un peu ternes, des petites boîtes aux lettres en fer blanc, à même hauteur, du même côté de chaque porte, des trottoirs de même mesure de chaque côté de la rue, de chaque côté du bitume, du bitume qui a remplacé les pavés, moins de bruit les voitures qui passent, mieux pour les vélos, moins de cahots, moins de crevaisons, des voitures garées d’un seul côté, stationnement alterné par quinzaine, voitures bien garées alignées ne dépasse pas aucune une belle ligne toute droite, seulement un étage au-dessus du rez-de-chaussée, un seul étage de brique en plus, le seul étage pour toucher au ciel, un peu gris, pas toujours, mais un peu, mais pas toujours, c’est vrai, mais gris, là, au dessus de la rue des maisons de brique en enfilade, c’est vrai derrière le gris un petit soleil pointe c’est vrai c’était comme ça, gris avec le soleil derrière, et ce qui va avec cette brique c’est cette odeur de fumée, oui la brique me fait venir aux yeux la fumée des usines, et les usines d’avant sans doute car non il n’y en a plus, plus guère, combien vingt ans, trente ans, oui trente ans, tant d’années que ça et tant d’évidence dans mon pas mon savoir cette fumée cette brique, mais pourquoi veux-tu aller là haut, qu’est-ce que tu y trouveras bien, ils s’étonnent tous autour de moi, ah bon, tu as habité dans le Nord, je ne savais pas, oui c’est vrai tu ne le savais pas, on se présente les uns devant les autres avec notre bonne mine et tout notre avant concentré à l’intérieur, le produit de ce que nous sommes des années d’avant, les années aux sources claires et aux fumées acres qui s’emmêlent en nous, toutes ces strates auxquelles nous n’accédons nous-mêmes plus, dans le tri des souvenirs heureux et malheureux, dans ce qui émerge de l’inconscient ou à la faveur d’une plongée dans une amnésie d’enfance, au détour d’une anecdote ou au hasard d’un voyage, c’est fou alors comme ça tu es allé à l’école à Roubaix, c’est vraiment rigolo, et c’était en quelle année, ah non, peut-être pas, et c’était quelle école, il y avait un parc à côté tu me dis, non, nous on habitait de l’autre côté, tout près du parc Barbieux, à la limite de Croix, parce qu’il est des chemins que l’on ne trouve pas, que l’on ne retrouve pas tout de suite, il aura fallu, mais comment n’ai-je pu m’en souvenir avant, il aura fallu cet album photo pour que j’accède à ces dalles lisses du trottoir et à ses bordures inégales, et de l’évidence de ce pas et de ces odeurs qui me guident, et qui n’appartiennent qu’à moi, cet album enfoui, refusé au delà de moi, ces photos où le petit bonhomme au pantalon rapiécé, seul dans la grande allée en pente pas loin du plan d’eau du parc Barbieux, tripote la fermeture éclair de son blouson, et c’est qu’il a l’air heureux, diablement heureux, un lacet défait sans aucune importance strictement aucune importance je sais ce que je fais là je sais je reconnais ce chemin parcouru, je me reconnais tout fulgurant sur la photo noir et blanc, et mon regard qui sait, qui semble déjà tout savoir et que j’avais oublié alors que dans mon petit être concentré vivaient déjà ces émotions d’aujourd’hui et cette brique, du lego à la maison, des briques et des briques et mes poils de nez tout émus de cette fumée qui existe de trente ans et qui fait que moi et qui fait d’évidence que je suis là et que les yeux fermés je sais où je vais, je sais désormais que je le savais, c’est à moi, je suis la photo, dans la photo, c’est moi la photo, je suis à moi, je m’appartiens, je suis mon sourire, je suis moi.




13 mai 2007 - Paris

04 juin 2007

L'audition

Tous les parents d’élèves avaient été mis au courant : le professeur de violon, Albert Despréaux, vénérable pilier du conservatoire de musique, prenait sa retraite. Tout le monde avait été étonné, et chacun se pressait pour l’assurer de ses meilleurs sentiments, ou regrets, et de toute cette pédagogie qui s’en irait avec lui. C’est donc votre dernière audition de fin d’année ? Eh oui. Vous savez, il faut laisser la place à la jeunesse, elle a tant à donner, tout ce renouveau moi ça m’émeut, je m’en vais rassuré. Vous savez, moi, c’est la vieille école.
Pour cette audition, programmée annuellement à la mi-juin, tous les enfants, selon leur niveau, avaient préparé un morceau qu’ils allaient jouer devant une assemblée choisie, de parents, professeurs, camarades de classe et autres mélomanes autorisés. C’était la répétition générale de l’examen de fin d’année, sans l’angoisse de rater, mais la peur de décevoir.

Ils attendaient tous, derrière le grand rideau noir, que ce soit leur tour, selon leur instrument, dans leur beau petit costume ou leur belle robe bien repassée, en tout cas dans un silence très solennel, que leur vieux professeur aux oreilles poilues viennent les chercher chacun, avec sa bouche qui souriait mais ses yeux qui faisaient froid. C’était bien aux violons d’ouvrir la séance.

Dans la salle, le public, fort nombreux, était assez silencieux. Un couple, enfin, un homme et une femme, un couple semblait un peu agité, quand bien même ils parlaient à voix basse, troublant un peu la concentration des derniers rangs.
- Agathe, tu sais l’autre soir Agathe, à table, c’était une torture de te voir assise et couvée des yeux par ce gros porc, j’étais à deux doigts de le gifler. Et toi tu ne disais rien, tu gardais les yeux tranquillement baissés en jouant de ta cuillère dans l’assiette de soupe. Il transpirait et te caressait constamment le cou et les épaules. Comment pouvais-tu rester ainsi sans bouger, sans rien dire !

Sur scène une petite fille était applaudie. C’est vraie qu’elle était jolie, on avait envie de l’applaudir rien que pour ça. Elle portait des anglaises comme on n’en fait plus. Les parents, oui. Elle était tout de même à croquer, une vraie petite meringue toute rose, et son morceau était court, le crincrin n’avait guère duré.

- Et tu veux que je dise quoi, à mon mari : " ce n’est pas parce que tu as fini ton conseil d’administration que tu peux te permettre pour autant de me peloter en public " ? Tu veux que je lui dise ça ? Tu veux tout casser parce que tu ne supportes plus qu’il me touche ? T’es-tu mis une seule fois à ma place, as-tu pu envisager une seule seconde ce que cela pouvait représenter pour moi de devoir en toute circonstance faire bonne figure, être présente et sage, et surtout silencieuse devant ses compères actionnaires pour qu’il puisse me présenter au meilleur de son avantage ?
- Non je ne me suis pas mis à ta place. Je ne veux pas, je ne peux pas supporter de te voir ainsi, d’être obligés de se voir en douce dans cette audition, toujours en public, avec le prétexte de nos enfants, tu ne trouves pas ça répugnant, toi ? Mon divorce va être prononcé dans quelques jours et tu fais comme si rien n’avait changé.

Un petit garçon avait succédé à la petite meringue. Il avait posé, du haut de ses trois pommes, son archet sur son minuscule violon. Puis rien. Puis rien. Il se tourna vers le rideau, prêt à pleurer. Et le vieux Despréaux arriva vite, vite, la petite partition à la main, et l’enfant put se mettre à jouer un peu.

- Tu fais comme si rien n’avait changé, comme si tu ne voulais plus. Avec les dents de ta fourchette, tu faisais des dessins sur la nappe. Et je cherchais éperdument ton regard. J’aurais tant voulu croiser tes yeux, au moins ton regard ! Je te voyais, fragile et collée à la table, et du haut de ton maintien, de ton si beau port de tête, tu semblais sourire, mais c’était absent et faux, ta présence était mensonge. Si frêle tu me semblais, tes bracelets jouant sur tes poignets, sur tes attaches, si fines, si fines, cette robe que j’aime tant, j’étais au bord des larmes, mais comment peux-tu t’offrir à cette affreux qui ne te voit même plus !

L’audition avançant, l’âge des participants également, les morceaux devenaient plus beaux.

Lui s’arrêta de parler. Elle lui prêta sa main qu’il embrassa et garda fort et doux dans son poing. Elle vacillait, elle ne se sentait plus le courage, elle se sentait prise dans un étau, elle ne trouvait plus la ressource de sourire, tant désirée et pourtant si désireuse de solitude qu’elle ne pouvait plus répliquer, leur histoire, cette rencontre, elle la sentait de plus en plus univoque et se sentait engluée et faible.

Les élèves du niveau fin d’étude désormais. De Bach à Paganini, c’était la virtuosité avant tout, le geste ample rapide, assuré, le musicien le regard perdu dans une musique allant presque plus vite que les sens, que le sens commun, adulte et maîtrisé.




12 mai 2007, Paris

03 juin 2007

Retiro




A fleur d’eau
Les bouches agglutinées de poissons avides
Dans l’urgence d’une faim compacte
Les ventouses voraces réclament en stridence
De la miette humaine, que diable, de la chair
La rive déborde, l’engloutissement est proche.


A bouche que veux-tu je tu me submerges
Dessus les bancs embrassés enchevêtrés
Dessous nos corps alanguis convoités
Par les noeuds ébauchés de nos heures convolées
Du goût de ta bouche je te veux m'engourdir.




lundi 28 mai, Paris

En allé



Une évidence vers le haut
les marches pas à pas
dans le ruban de la tourelle
dans le volume du cylindre,


A l’aube de la porte
Au seuil de l’escalier à peine
Un déferlement de croisées et de voûtes en ogives.
Un bras de ciel d’écorce m’emmène,
Suspendu à ses doigts incarnés en mon front,
figurine élastique, je me coule dans l’air en berceau, dans les cercles débobinés, les tensions pointillées dissoutes absolument.





lundi 28 mai, Paris

31 mai 2007

L'horloge si l'évasion

Lune de faïence aux heures romaines
Sourire aux yeux fermés
Il faut partir.

Lune de faïence aux heures païennes
Grain de silence et grain de pluie
Ton cœur de cuivre sait la balance
Il faut partir.

Lune de faïence aux heures du dedans
Ton corps sait toutes les résonances
Et s’espère des imaginaires essentiels
Il faut partir.

Lune de faïence aux espoirs obstinés
D’un, si possible, désordre rêveur,
D’un, si possible, débordement,
D’un, si possible
Partir.



dimanche 27 mai, Paris

Tableau noir

Le tableau noir est vert
Les mots à la craie sont beaux
Heureuse l’éponge.

Ce soir

Ce soir je m’en irai
je passerai la fenêtre
je foulerai l’herbe tiède encore.

Ce soir je m’en irai

par le ciel bleu de mars et les oiseaux
par le soleil encore là-bas.

Ce soir j’emmène la balançoire
j’emmène le chêne et la route avec moi
je m’emmène grandir dans d’autres champs.

Bleu marine


Le matin est bleu marine

Chaque seconde m’appartient
Chaque seconde silence.



samedi 26 mai, Paris

30 mai 2007

Mystère de la création

A l’ombre du réverbère poétique de projet n’avais pas ne voulais pas.
Mais. Le cône d’ombre en pleine lumière s’est fait iris à la chatouille de la plume,
Cône d’ombre fait iris, fait pupille dilatée éblouie, fait croissant de lune orangé, croqué, caressé, liberté
Soucoupe de lait, affleure le lait, à fleur de lait
Soucoupe de lait vastement épandue de son suc.


Mais quoi ? Oui, puiser plus loin encore derrière l’inépuisable, trouver la ligne épurée, et toujours encore et toujours contourner détourner les chemins oisifs, contourner la langue râpeuse et la luette, et s’approcher encore du mystère, pour le dire, ou plutôt non, ne pas le dire, laisser languir, s’approcher du mystère en fourrure de la création du ronronnement.



samedi 26 mai, Paris

07 mai 2007

Le retard

Mais qu’est-ce qu’elle peut bien fabriquer, encore ? Oui, cette fois encore elle était en retard, il lui avait pourtant bien dit : cette fois arrange-toi pour ne pas être en retard, elle était en retard. C’était inévitable, pourquoi avait-il pu penser qu’il pouvait en être autrement cette fois-là. Il fallait qu’il soit bien sot. Pour y avoir cru une nouvelle fois. Parce qu’elle avait promis. Parce qu’il rêvait du jour où elle serait à l’heure. Parce qu’il croyait encore qu'il pourrait la faire changer. Parce qu’il avait beau faire le tour de la question, il ne parvenait pas à comprendre comment elle pouvait parvenir avec autant de rigueur à être à chaque fois, sans exception, jamais, aucune, au moins dix à quinze minutes en retard. Sans qu’aucun argument ne change quoi que ce soit. Et quinze minutes c’était un minimum, car dernièrement elle se déchaînait dans les records. Une heure et demie la dernière fois. Oui : quatre-vingt-dix minutes, je te jure ! Est-ce que tu peux parvenir à y croire : quatre-vingt-dix minutes ! Elle doit le faire exprès, je ne vois plus que ça comme explication. Est-ce que je suis en retard moi, non, ça, jamais. Je suis même connu pour ma ponctualité extrême. Toujours un petit peu en avance même, on ne sait jamais, pour être bien sûr de ne jamais faire attendre, je déteste faire attendre, question de respect. Je ne comprends pas comment tu peux mettre autant de temps pour te préparer, vraiment les femmes, toujours à faire les choses au dernier moment, elle ne pourrait pas y penser avant ? Et bien non ! Commence à descendre, je t’assure j’en ai pour cinq minutes, le temps de. Et qui c’est qui pianote trois plombes au volant de la voiture ? A chaque fois je suis obligé d’éteindre le moteur, et j’ai bien le temps de m’en fumer deux ou trois, et elle arrive toute essoufflée, je n’ai même pas eu le temps de me coiffer, tant pis on s’arrêtera dans une station service. Et c’est rare si elle n’a rien oublié.
Cette fois encore elle était en retard et il s’agaçait de plus en plus. Plus il tentait de garder son calme, plus la colère montait. Et s’entretenait. C’est vrai, il lui avait fait promettre, c’était essentiel qu’ils arrivent à l’heure, il risquait sinon de rater l’affaire, deux semaines qu’il était dessus, ah ça elle n’allait pas lui faire rater, ah ça non. Elle allait voir cette fois. Et si je m’en allais, hein, ça lui ferait bien les pieds. Elle se moque de moi, elle ne pense qu’à elle, encore pendue au téléphone ou à traîner dans la salle de bain. Et certain, elle va encore arriver avec un bon prétexte. Ce n’est jamais de sa faute jamais, toujours une bonne excuse. C’est moi le foutu idiot à chaque fois je râle mais à chaque fois je l’attends et à chaque fois je me fais avoir, elle arrive toujours désolée et me fait son numéro en espérant que je ne lui dise rien, mais je râle quand même, même si je sais que ça ne sert à rien. Mais qu’est-ce que tu as foutu, et je m’enferre et je rumine et je lui parle plus. Si au moins elle perdait l’habitude de me faire faire le poireau sur le trottoir, plutôt que de se donner rendez-vous dans un café, et toi non tu ne me demandes pas de feu je ne t’en donnerai pas je ne fume plus, elle préfère que je l’attende dans la rue.
Il y a plusieurs manières d’envisager le retard. Ou plutôt le fait d’attendre quelqu’un qui va être en retard, qui risque d'être en retard, qui est déjà en retard. Il est en effet certain que la personne en retard aura toujours, et d’avance, une raison sérieuse à avancer, pour se déculpabiliser ou tenter de calmer la personne qui a attendu, laquelle n’attend en général que cette occasion pour se déchaîner, oui, je sais pas si tu te rends compte, mais se déchaîner pour le principe, parce que hein, j’ai attendu, j’ai tout de même le droit de faire payer mon temps d’attente. Toujours l’occasion de belles leçons de morale et de jeux de victimisation qui finiront toujours par une brouille. Pour fatalement renouer peu de temps après, raison oblige. Franchement, pas la peine d’en faire des tonnes pour cinq minutes d’attente, tu n’avais qu’à aller prendre un café si tu étais aussi certain que je serais en retard, je t’y aurais retrouvé. Et comment tu m’aurais retrouvé hein, si tu ne savais pas où j’étais ? Et on aurait encore mis une heure à se trouver ? Toujours tes fameuses idées, tu pourrais seulement t’excuser, même faire semblant, plutôt que d’arriver comme une fleur et de m’accuser de faire une tête de six pieds de long. Qui est-ce qui a eu l’air d’un satyre à attendre une heure à côté du petit manège ? Tu aurais vu la tête des mamans qui protégeaient leur progéniture. Tu me mets toujours dans des positions impossibles.
Il y a une irrésistible mystique du retard. Mystique d’un infini tubulaire. Nébuleuse impénétrable. Nébuleuse impénétrée. Ne pas tenter le traitement rationnel. Il faut tout à fait croire la personne qui se justifie, pour s’être malencontreusement trouvée obligée de témoigner au commissariat que non elle ne connaissait pas cette charmante vieille dame qui ne se souvenait plus ni de son nom ni de son adresse et les agents l’avait obligée à déposer ses empreintes pour prouver que ce n’était pas sa grand-mère tu me croiras si tu veux mais j’étais franchement embarrassée surtout que je commençais à m’attacher à cette pauvre dame toute perdue surtout que j’avais absolument promis à Sonia de décoller son papier peint, tu comprends elle n’en peux plus de son papier peint, alors il a fallu que je me décommande, tu sais comme je déteste ça et une fois arrivée à la maison j’ai eu un appel de ta mère, enfin, je te passe les détails, je suis littéralement épuisée et je t’avoue que là, franchement, aller voir tes bonshommes, ça me dit trop rien, voilà. On va faire comme ça, tu vas y aller sans moi, tu trouveras bien une excuse, ne me regarde pas comme ça. Il faut toujours que tu gères tes affaires avec moi, ça sera bien pour toi d’y aller seul. Des fois j’ai l’impression que tu me prends pour ta mère, ça me fatigue carrément, je n’en peux plus même, je te le dis comme je le pense, voilà c’est fait, comme ça tu le sais, c’est trop à gérer pour moi, j’aimerais bien que tu apprennes à te gérer tout seul, ça me ferait de l’air. Oh la là, la tête qu’il fait, je crois qu’il va me mordre, je suis allée trop loin, j’aurais pas dû lui dire ça comme ça, oh et puis non j’ai bien fait, j’en ai assez de lui tenir toujours la main c’est vraiment un gamin, enfin, je n’aurais peut-être pas dû. Tu es contente de toi, maintenant que je suis franchement en retard, de ta faute, tu en profites pour me faire une scène, pour être bien certaine que je rate mon affaire de bout en bout en me culpabilisant, tiens, c’est même pas le peine que j’y aille. Toujours sa faculté à exagérer, il manque d’un sang-froid, je me demande vraiment. Mais, ne te mets pas dans un état pareil mon tout beau, tu sais très bien que tu ne vas en faire qu’une bouchée de ces deux-là, tu es au-dessus d’eux. C’est eux qui ont besoin de toi, non ? C’est bien ce que tu m’as dit. Elle ne veut pas que je la présente, pourtant, si elle était là. Au moins tu aurais pu appeler pour prévenir que tu ne voulais pas venir, plutôt que de me faire attendre une demi-heure. Une demi-heure, tu exagères !
Plutôt qu’attendre, pourquoi ne pas se faire attendre ? La sensation peut être douce de se savoir attendu. Ne pas abuser, non, juste quelques minutes, juste le petit frisson du petit retard.
Ou alors : ne pas attendre, peut-être c’est mieux. Peut-être c’est la solution. La prochaine fois, je te préviens, je ne t’attends pas, je te jure je le fais, tu auras l’air malin. Ne pas se plaindre non, c’est de l’énergie, c’est de la colère inutile, de la vie perdue. Lorsque l’on sait que la personne que l’on attend a toutes les chances de partir de chez elle à l’heure du rendez-vous, mieux vaut s’armer de patience et de sourire, en aimant d’amour d’avance le temps à attendre, s’armer d’un livre ou d’un café ou d’un ami, ou s’armer d’un départ simple et tranquille. Ne m’attends pas je suis parti. Non, ne rien dire, juste : partir. Libre. Dans un tout nouveau temps.



21/4/7 - Paris

09 avril 2007

Le gant

Madeleine marchait désormais seule au bord du lac. Son compagnon avait dû se séparer d’elle quelque instant pour aller s’enquérir d’une pressante nouvelle. Elle marchait à pas lent, son visage protégé du soleil par une ombrelle de toile écrue, et une léger souffle faisait onduler ses dentelles. Son pas était lent et l’on devinait à peine son talon naissant de la longue et pale étoffe de sa robe, frôlant les herbes. Son maintien était droit et sa taille affinée par quelque corset, rehaussé d’un col montant tréfilé de parements argentés. Une fine ligne de boutons fermait jusqu’en haut son vêtement, une fine ligne de boutons d’une nacre rosée. Sa longue chevelure aux reflets roux était nouée en un chignon compliqué et tenue par un collier de perles de même nacre.
Son pas était lent, elle se sentait un peu lasse. Elle gardait les yeux baissés, presque fermés, tant elle goûtait le vent léger, tant elle se reposait de toute cette lumière reflétée sur l’eau, et se berçait du clapotis lointain de rameurs se préparant à la petite course qui s’annonçait pour la fin d’après-midi. Elle faisait doucement tourner dans ses doigts son ombrelle, faisant jouer les contrastes d’ombre et lumière sur le sol.
De son autre main, elle faisait sans s’en rendre compte tournoyer la paire de gants qu’elle avait retirés. Dans un mouvement d’inattention ceux-ci lui échappèrent et allèrent se poser, comme deux plumes, sur l’eau du bord du rivage. Il était sans doute vain de tenter de les récupérer tant son habit compliqué entravait ses mouvements.
Pourtant, à la vue de ses deux gants flottant comme deux mains blanches sur l’eau à peine ridée, elle ne pût s’empêcher de s’agenouiller sur la pelouse, et fut gagnée du frais humide à travers le tissu, et déchaussa même ses escarpins pour caresser l’herbe de ses pieds nus. Elle s’abandonna un bref instant à la sensation et ferma les yeux pour de bon.
Ce fut juste quand elle les rouvrit qu’elle vit devant elle un des gants qui s’enfonçait dans l’eau, semblant de ses doigts frêles signifier son adieu. Ce fut si soudain. Le gant s’était éloigné, avait disparu, tandis que l’autre flottait toujours paisiblement sur l’onde.
Elle tenta de s’approcher mais le premier gant avait bel et bien été englouti dans le pourtant peu d’eau du rivage, ou le courant, peut-être. Elle n’aperçut pas même son propre reflet, le courant, peut-être. Elle se conçût si légère qu’elle perdit la réalité de l’instant et se sentît elle aussi emportée, engloutie, dans un bien-être lent et long, qu’elle aurait su prolonger toujours. A part elle.




01/04/07 - Paris

08 avril 2007

Courir

Dans les allées du parc, dans les allées du parc de septembre les coureurs à pied se croisaient en petites foulées, slalomant entre les poussettes et les promeneurs.
j’ai bien fait de mettre un short il fait drôlement j’aurais eu beaucoup trop chaud trop vite doucement trop vite parti trop vite ralentir déjà essoufflé petit trot petit trot petit trot voilà voilà on ne fait pas la course franchement beaucoup de monde qui court je me demande
Les pelouses étaient investies de familles en pique-nique et de jeunes couples en fleurette et d’enfants en ballon et de dormeurs endormis et des sportifs en étirements et tractions.
déjà la semaine prochaine ils seront moitié moins nombreux là font les malins parce qu’ils reviennent de vacances mais dimanche d’après n’y aura plus personne pourquoi tout le monde me double ils sont malades moi je vais à mon rythme l’important c’est l’endurance bien respirer pour le plus longtemps durer oui c’est ça faut passer le premier cap ne pas céder à la première fatigue celui-là il marche il vient de me doubler je commence à être trempé
La météo avait annoncé un temps radieux et chacun faisait sa sortie, le monde entier semblait réuni dans le grand jardin, tous les gendres promenaient leur belle-mère, le pull noué autour du cou et le bambin sur les épaules, l’autre à la main de la main et pleurnichant pour une glace, quand ce n’était pas le landau vide et dans les bras ravis de la grand-mère imitant les babillages de la merveille, tous les cadres stressés avaient endossé la tenue ultra moulante et profilée pour fendre la bise et se donnaient à fond pour se récurer de tout cette pression accumulée toute la semaine, le chronomètre en bandoulière et toutes sortes d’appareil de mesure pour capter la performance.
je crois que j’ai un trou à mon short ça vient de craquer faut je fasse attention pas faire de trop grandes enjambées pas grand risque avec ce train de tortue mais regarde-moi lui-là avec sa tenue fluo et ses lunettes de ski il est vraiment ça fait combien de temps que dix minutes déjà je n’en peux plus ah je l’ai déjà vu tout à l’heure celui-là il y a juste un demi-tour il doit courir à la même vitesse que moi en fait ça va bien ce qu’il faut c’est éviter d’y penser et courir et regarder les arbres et attention il est fou lui il a failli me rentrer dedans j’ai de la transpiration dans les yeux peut-être faudrait j’essaie la tenue genre plongée ça à l’air plutôt pas mal tiens je le connais lui même si ça comprime un peu la j’ai l’impression que ça va plus vite attention poussette à droite qui déboule
La météo avait annoncé un temps radieux et un taux de pollution record, les pompiers avaient été mis en alerte et il avait été conseillé aux personnes asthmatiques d’éviter les sorties et les efforts intempestifs. Le parking à côté du jardin était comble de voitures. Il fallait profiter : le beau temps n’allait pas durer.
les gens ne regardent vraiment pas où ils vont drôlement mal cogné fort remarque lui aussi tombé ses lunettes valsé mal au nez qui saigne un peu mouchoir essuyer repartir m’a coupé les pattes encore quelques dizaines de mètres et j’arrête j’en peux plus j’ai tout donné j’ai un gravier dans ma tennis j’ai le coeur qui bat dans la bouche le cerveau qui bondit à chaque foulée une dernière pointe je vais tous les dépasser je vais y arriver j’espère je pourrais revenir la semaine prochaine je m’arrête m’arrête m’arrête ah qu’est-ce que qu’est-ce que ça fait comme bien qu’est-ce que ça fait comme bien quand ça s’arrête.



31 Mars - Paris

22 mars 2007

Bateau

Sur le bateau, j’ai la tête au vent et fixe la terre qui s’éloigne. Alors que c’est moi.
Je suis assis sur le pont, au dehors. Assis sur un petit banc, sur une petite planche de bois. Adossé à la coque. Les deux mains posées à plat sur les cuisses. Immobile absolument. Sur ma petite planche de salut.
J’ai la mer dans mon dos. Mais je l’ai aussi devant. Je regarde la terre qui s’éloigne et la mer qui grandit. La terre rapetisse un peu, pas très vite, vu la vitesse du bateau, mais elle rapetisse. Je vois assez nettement encore le pont blanc de l’embarcadère, il y a encore quelques personnes dessus, plus personne qui n’agite de mouchoir en tout cas. Ils ne se savent plus regardés. Ils ne savent pas que nous ne sommes pas complètement partis et qu’ils n’ont pas encore complètement disparu. Soyons confiant, le temps fait son œuvre. L’embarcadère poursuit son lent rétrécissement, les êtres sont petits points noirs, la peinture blanche va bientôt tout recouvrir et les êtres seront tellement petits points qu’ils seront absorbés par le blanc du ponton, de l’embarcadère, du bord du quai, du rivage, de la berge floue.
Ce qui accroche mon regard encore, sur la terre, ce sont les arbres. Des pins, de grands pins. Plus immenses de loin que de près. Ils sont quelques, et pourtant tirent la terre vers le haut, la faisant paraître de plus en plus étroite alors que les cimes s’élèvent vers le ciel. L’odeur de pin persiste dans mes narines, le nez comme enfoui dans un tapis d’aiguilles fraîches. Et un filtre long de plus en plus long se dessinant sur la mer, invisible, dispute un flux de résine aux premiers embruns qui bousculent l’air en vapeur et vaporisent les corps et les yeux.
Les maisons sont devenues si petites sur la terre. Les arbres les quelques arbres forment encore des piques dénudées vers le ciel, comme des mâts de hasard, comme des bâtons d’encens, des allumettes, des allumettes éteintes. La terre est une large bande qui s’étend à perte de gauche et de droite, une bande qui s’affine, une bande dont le vert sombre des landes tendrait à se brunir, à se ternir un peu dans la brume qui semble sourdre de l’eau. La droite et la gauche se raccourcissent, pour un peu je pourrais masquer la petite langue de terre qui reste de mon index couché.
Je n’ai jamais été aussi immobile. Tout tendu par le paysage du devant. Bientôt le moment où le peu de terre qui reste se fondra dans l’horizon, sans savoir qui du ciel ou de la mer la happera en premier, à moins qu’il n’y ait collusion. Ne pas rater le moment de la disparition, la disparition de ce qui sera toujours mais ne sera plus. Ne pas ciller. Protéger son champ de vision à l’ouest des quelques derniers rayons du soleil encore vivace.

La terre a été définitivement aspirée. Ai-je vu, ai-je bien vu, mon regard s’est-il absenté un instant, ou ai-je aspiré d’un souffle la dernière vision ? Il n’y a plus que la ligne de l’horizon.
Pas un instant la bateau n’aura modifié sa cadence, je n’entendais pas le lointain moteur, mais cette fois j’y ai accès. Au soleil, le vent était doux, désormais, le souffle est plus frais, froid même, et je ressens ma joue et mon front qui ont cuit. Je m’enserre de ma veste. La bateau bouge, il bouge beaucoup, j’en aurais presque la nausée. Ce doit être le vent du large. Tous les autres passagers sont rentrés. Je me lève pour me retourner, et tourne, et tourne encore, où que mon regard se pose, il n ‘y a que de l’eau, que la mer autour, plus du tout de terre à aucune vue possible. J’ai dû tourner trop vite, je ne sais plus dans quel sens je vais, je ne sais plus l’avant de l’arrière. Au dessus, des mouettes, d’où viennent-elles, volent dans les deux sens, ce ne doit pas être possible, mais ces flux contradictoires ne s’annihilent pas, ils se renforcent même, tandis que le moteur du bateau gronde un peu plus, je ne savais pas qu’un tel bateau, un petit bateau en somme, pouvait tenir sur une si grande mer, comment fait-il pour ne pas tomber, moi j’aurais le vertige, il va falloir que je trouve à me rasseoir, si j’y arrive, parce que ça tangue drôlement, et les vagues sont grosses, non, la mer s’agite beaucoup trop, et il fait presque nuit.
Je ne sais pas comment j’ai réussi mais je me retrouve assis, et je me sens plus calme, je sens comme une nouvelle immobilité qui m’envahit, bienfaisante. En face de moi je me regarde, je me souris, j’ai l’air calme très calme, et je m’éloigne, doucement, très doucement, et je m’éloigne, doucement, très doucement, doucement, très doucement.



16/3/7 - St-Wandrille

21 mars 2007

Se recoucher

Le réveil aura normalement sonné. Et vous l’aurez normalement éteint. Quelques dix minutes plus tard, il aura de nouveau normalement sonné. Vous l’aurez, et de nouveau, normalement éteint. Dix minutes plus tard encore il sonnera, et vous l’éteindrez cette fois vraiment, pour vous lever vraiment. Mais vous autoriser quelques minutes encore, en prenant bien garde de ne pas vous rendormir. Juste quelques minutes donc et se lever.
Ce que vous faites, un peu fier et content de ne pas avoir replongé, cette fois. Il n’est pas encore neuf heures, point trop tard encore, mais franchement pas très tard pour un lever de congés, point trop tard encore pour un petit déjeûner avec les autres. Vous prenez votre douche normalement, sans tâtonner mais sans plus courir. Vous achevez tranquillement vos ablutions, vous vous rasez, vous vous peignez soigneusement, vos cheveux sont un peu longs, il est grand temps que vous preniez rendez-vous chez le coiffeur, puis vous vous vêtez de frais, d’une chemise bleu pâle mais vif et vous prévoyez un gilet que vous ne manquerez pas d’enfiler une fois dehors dans le petit froid du matin encore.
Vous descendez les quelques étages de pierre pour prendre votre petit déjeûner. Vous vous y retrouvez seul, les seuls occupants ayant sans doute déjà terminé, ou n’étant pas encore passés, aucune trace de passage n’étant visible, vous êtes un peu surpris car il vous avait bien semblé que votre voisin, celui de la chambre voisine, avait pris sa douche et était descendu juste avant vous. Sans doute n’a t-il pas souhaité déjeûner. Vous prenez donc votre temps et votre espace pour boire votre bol de café au lait et manger quelques tartines beurrées, bien grattées.
Après avoir nettoyé votre place et rincé votre bol, vous allez faire quelques pas dans le parc. La brume ne s’est aujourd’hui non plus pas complètement levée. Cela vous avait un peu étonné au départ, mais vous avez appris que c’était fréquent à la campagne, même avant une journée de grand beau temps. Sans doute aussi la rivière coulant dans le domaine contribue à entretenir cette eau flottante. Une fine couche de givre bien blanche couronne encore la pelouse fraîchement coupée. Le jardinier se sera sans doute amusé en passant la tondeuse, ayant fait son œuvre par cercles, comme des cercles créés par un caillou sur l’onde. Vous êtes étonné et égayé en constatant que le givre fond à mesure que l’ombre portée des bâtiments voisins se rétracte, offrant ainsi dessiné sur l’herbe le contour des bâtisses alentour. Vous faîtes quelques pas encore dans les allées, le gravier crissant sous vos chaussures, parmi les arbres encore dénués de feuilles, mais point complètement – vous avez vérifié – de bourgeons. Des oiseaux déjà bien gais lancent leurs chants variés dans les cimes aveugles à vos yeux. Vous vous promenez encore un peu au bord de la rivière, constatant par vous-même que les truites n’y voguent plus, arrêtées par les filtres et autres bassins de rétention d’une pisciculture installée plus en amont.
Une fois de plus le gilet n’aura pas été superflu. Vous en refermez bien tous les boutons jusqu’au col, et vous décidez de rentrer à votre chambre, bien des choses vous y attendent. Vous remontez les trois étages plus lentement que vous l’auriez souhaité, mais vous vous sentez les jambes lourdes. Ne pas forcer non plus, vous vous êtes autorisé des vacances, bien méritées, oui bien méritées.

Vous ôtez votre gilet, le raccrochez bien proprement à la patère. Vous vous resservez un petit café, que vous aurez conservé bien au chaud dans votre thermos, et vous enserrez la petite tasse de vos deux mains et vous trouvez cela bien agréable. Vous ouvrez un pan de la fenêtre, un peu d’air ici fera du bien. Vous êtes étonné de vous sentir un peu las, comme si vous n’aviez pas dormi une vraie nuit, vous avez pourtant connaissance d’avoir dormi une vraie nuit. Vous en venez rapidement à la conclusion que ce sera l’effet de vos vacances, et la fatigue qui commence à sortir par les pores. Vous savez bien que le sommeil est un usurier, et qu’il réclame bien plus quand il n’a pas eu son comptant. Vous êtes finalement soulagé de le constater. Vous êtes bien là pour vous reposer, malgré l’illusion de tout ce travail que vous n’avez pu vous empêcher d’emporter. Donc, ce travail pourra bien attendre un peu.
Vous vous autorisez à délacer vos chaussures, c’est un vrai soulagement. Dommage que vous n’ayiez pris que vos chaussures de ville. La prochaine fois il faudra prévoir des souliers plus souples, plus faits pour la marche. Vous retirez vos chaussures. Vos doigts de pied, ainsi libérés, jouent tout seuls. Quel jeu agréable, vous les sentez souples, si souples, vous en feriez du piano. Et pourquoi ne pas enlever vos chaussettes. Quelle sensation agréable que ce tissu que se décolle lentement du dessous des pieds. Vos orteils remuent, ils sont encore plus agités. Vous décidez de vous tailler un peu les ongles, surtout le gros orteil, ils sont franchement trop longs. Vous aimez beaucoup vous couper les ongles de doigts de pieds, et vous peaufinez tellement que vous finissez toujours par vous faire saigner un peu. Voilà qui est fait. Vous passez alors la tranche de votre main entre chaque orteil, un par un. Cela gratte agréablement. Vous frottez un peu, vous en récoltez même des petites sécrétions que vous roulez en petites boulettes pour les jeter ensuite n’importe où. C’est un petit rituel que vous aimez faire durer. Vous prenez votre temps à chaque pied.
En prenant soin de vous écarter de devant la fenêtre, vous vous étirez un peu. L’idée germe depuis quelques instants : et si vous vous recouchiez un petit moment ? Vous n’avez aucune obligation, rien d’autre que vous ne vous soyiez imposé à vous même. Oui, vous pouvez bien vous recoucher un moment, il est encore tôt, et quoi qu’il en soit, c’est votre temps à vous. Alors oui, vous décidez que vous aller vous recoucher.
Vous retirez votre pantalon en tirant par les jambes, mais vous prenez malgré tout soin de bien le plier sur votre chaise. Vous vous caressez un peu l’entrejambe. Vous sous-pesez le tout gentiment. Vous passez même directement votre main dans le slip, votre testicule droit vous gratte par trop. Ci fait. Vous enlevez votre chemise. Oui, ce serait bête de la froisser. Voilà, vous pouvez vous remettre dans votre lit. D’ailleurs vous ne l’aviez pas refait, c’est un signe. Vous tirez juste un peu le drap du dessous, vous vous y allongez en passant d’abord par la position assise, c’est votre style, et vous vous recouvrez des couvertures en vrac.

Vous savez dès lors que vous avez eu raison. De vous recoucher.
Vous êtes sur le dos, allongé de tout votre long. Vous sentez tout votre corps reposer sur le matelas, vous le sentiriez même s’enfoncer un peu, pour peu. Oui vous le sentez, vous vous sentez en prise directe avec votre lit, vous y êtes à part entière.
La fenêtre, de son battant ouvert, laisse pénétrer tous les bruits de la nature. Tous les bruits de la nature et un petit vent frais, une brise qui ondule le voilage et qui renouvelle l’air.
Vous gardez à peine votre calme, tant vous êtes heureux de votre position, tant vous êtes heureux d’être parvenu à lâcher prise, tous vos ruisseaux intérieurs trémulent et dessus vogue une flotte innombrable de bateaux en papier, les bateaux en papier c’est le seule chose que vous réussissez à faire en pliage, et ils voguent de contentement, sans se mouiller ou si peu, ils effleurent l’onde et vous chatouillent avec tendresse tous les tissus à vif. Vous tentez de vous concentrer pour en profiter à plein, tant ce réseau de frôlements semble vous libérer de l’intérieur. C’est une joie inestimable que vous ne voudriez jamais arrêter ou canaliser, vous ne saviez pas cela possible.

Dessus vos yeux, pour masquer le jour, vous avez mis votre bras, votre bras hermétique. C’est ainsi que vous appelez cette position : c’est le bras gauche replié sur vos deux yeux qui réussit ainsi à créer un noir hermétique. Avec le bras droit cela marche beaucoup moins bien et la position, vous ne savez pourquoi, est nettement moins confortable. Vous en devinez juste à quel point nous ne sommes pas symétriques. Et, depuis ce noir sous votre bras, alors que le jour de la nature bat son plein, se récrée tout un champ d’audition visuelle.
Tout ce que vous connaissez du paysage de votre fenêtre vous arrive aux oreilles avec une acuité formidable. Ce serait peine perdue s’il fallait dénombrer la quantité de sons qui se superposent, à les croire bien plus nombreux que lorsque vous avez les yeux ouverts. Vous ne trouvez pas de limites à la profondeur de champ, à la profondeur de sons. Car du plus proche au plus lointain, du plus grave au plus aigu, du plus fort au plus doux, du plus long signal au plus bref, grandissant ou faiblissant, se multipliant ou se simplifiant, vous entendez tout, vous savez tout, vous voyez tout du dehors. Dans la mélodie des oiseaux, vous entendez plus d’une dizaine de chants différents, des roulades, des notes filées, répétées, des réponses, du simple sifflement ou de l’écho. Dans ce pré à côté quelques brebis paissent, suivies à corps et à cris par leurs petits, de ces agneaux qui bêlent à fendre l’âme. L’eau de la rivière qui coule, des couvreurs travaillant sur le toit d’ardoise en face, un tracteur plus loin, de l’herbe que l’on ratisse, des passants dans la rue, quelque enfant qui joue, quelque voiture qui passe plus loin, quelque camion qui livre, du vent dans les feuilles, les cloches qui sonnent, tout près ou tout loin, des pas sur la gravier, peut-être les vôtres, des pas dans l’escalier, une mouche malvenue qui grésille contre le carreau, tous ces sédiments sont d’une profondeur infinie.
Vous vous tournez, vous contournez, vous repliez, vous étirez de l’intérieur, vous réunissez en chien de fusil. Le chant du dehors ne s’arrêtera pas.
Vous pouvez y aller.
Vous avez encore tant de sommeil à dormir.



15/3/7 - Saint-Wandrille

20 mars 2007

De l'étirement

De loin, je la sentirais bien venir de loin, du cœur extrême de mon organisme, cette idée d’épuisement général. Lorsque je la pense, la sensation va chercher au profond, dans un dédale de veines, muscles et tuyaux, et je la sens qui palpite et qui attend, toute contente, qu’on la réchauffe, qu’on la sollicite, qu’on en abuse, qu’on la dilate. Avec quel plaisir elle voudra occuper tout l’intérieur, pour adoucir, caresser, pétrir toutes ces fibres endolories, contrariées, négligées, agglutinées et pendantes.
Je suis fatigué. Fatigué, oui Fatigué, le corps las, épuisé, le corps lourd et verrouillé, englué dans des sédiments calcaires qui s’ossifient, et, fatigué de chaque membre, je ressens tous mes osselets qui réclament détente, qu’on leur tire dessus pour trouver espace et liberté, du plus gros au plus petit fragment. Si je parviens à me considérer en mon entier, je sens que chaque parcelle de mon corps réclame étirement et sommeil, je ressens bien jusqu’au plus petites particules des plus petits os de mes plus petits orteils qui cherchent exutoire.
Je voudrais la méthode absolue, une méthodique infaillible qui me permette de ne rien négliger, ne négliger nulle part, de considérer chaque pièce du puzzle une par une par une par une jusqu’à toutes pour offrir à chacune à chaque fois la condition exacte de repos et de plaisir, de plaisir par l’extension, la détente jusqu’au plus loin d’elle-même, jusqu’à l’absolu du pire de sa taille pour l’exhorter à sortir de sa pétrification, la dépouiller de son tartre, l’exalter de son orbite pour lui offrir son possible entier, sa puissance mathématique maximale, de la plus petite particule crânienne à l’ongle du gros orteil en passant par les excavations du nombril.
Cette systématique de l’étirement assume pleinement l’idée de jouissance concentrée, de jouissance pure et première : par la connaissance de chacune de ses particules, par la numération consciente de son entier, la conscience de l’activité chaque du limité illimité qui nous compose, de la volonté ordonnée de faire œuvre exhaustive de tout ce qu’enserre notre périmètre connu.
La jouissance est première et absolue car elle confine au vertige. Du plus sympathique bâillement en chaîne à l’étirement visible des bras tendus vers la nue, à l’instar du premier réveil d’une très belle au bois dormant, il n’est alors question que d’expansion, que d’expression, vers l’extérieur, noble et grandiloquente, corps et bouches ouverts, une prise de volume du dehors. Mais, ce me semble, les ouvertures infinies du monde extérieur ne sont rien en comparaison du flux torrentiel, de ruisseaux en cascades, de l’illimité des expansions intérieures.



14/3/7 - Saint-Wandrille

18 mars 2007

Une demi-heure de soleil

Ma chambre est au nord-ouest. L’été, j’ai tout de même une demi-heure de lumière concentrée au coin du mur. Je m’y loge, accroupi.
Ce coin de mur est un cône de lumière par la grâce de la conformation du terrain de ce nord-ouest, en pente et garni d’une végétation de sous-bois, de ces plantes d’ombre, d’ombre humide, et cette mousse verte aux beaux jours, qui ira du jaune au brun pour le reste, et le lierre qui envahit, et la vie morne sous ces feuillages touffus.
Une demi-heure de lumière concentrée au coin du mur. C’est mon heure. Mon heure de lumière. L’heure, la demi-heure, où j’existe. L’été seulement. Mon heure d’existence au coin du mur. Où je me loge accroupi. Où je veille à ce que chacun de mes membres soit dans la zone de lumière. Accroupi donc, réuni donc, dans cette demi-heure de fin d’après-midi. C’est là que je nais, et que je finis si peu après, j’ai à peine le temps de bouger, le temps de me créer, tant de vigilance étant employée à rester dans le cône éclairé, je n’ai à peine que le temps de me compter, deux bras deux jambes et deux genoux enserrés dans deux mains jointes et je ne sais combien de doigts noués. Mon corps tout réuni en un seul morceau entre ces trois arêtes de mur. La moquette est douce. Le papier au mur est doux. C’est bien et c’est important car le contact est au maximum, tant je dois m’y coller, en reculant presque, pour respecter le cadre.
Une demi-heure de lumière concentrée où je tente de me parachever. Je suis mon œuvre, je n’ai que ça à faire, mais à chaque jour il faut recommencer depuis le départ, il me faut me recommencer avec l’art le plus rapide, chaque jour je progresse, chaque jour je trouve un meilleur départ, chaque jour je trouve un meilleur chemin chaque jour je me sens aller plus loin, chaque jour je me rapproche de la jouissance ultime. Oui, chaque jour je déjoue les pièges de la veille, mais chaque jour recèle de nouveaux pièges que sans cesse je surmonte que sans cesse je déjoue mais qui sans cesse se recréent. Plus la saison, la courte saison, avance, plus le temps est périlleux, plus les chausse-trappe se multiplient, j’ai beau me coller me coller me coller le plus possible au mur le temps se rétrécit le cône de lumière se rétrécit et je sais que cela va être fini, encore fini cette fois, fini sans être achevé, fini sans avoir eu le temps de mener à bien rien, rien de bien mené à bien, rien de fini, rien qu’il ne faille une autre fois recommencer à zéro à partir du zéro de lumière à partir d’un coin tout noir coin tout noir qui mettra tant de saisons à renaître et encore renaître infime du presque zéro tout nu où dans ce presque zéro je ne serai que poing infime et contracté les yeux opaques et les oreilles bouchées où je devrai grandir de l’intérieur toujours contenu dans le faisceau ridicule d’un rayon naissant pour peu que les rideaux ne soient pas encore tirés à toujours retenir retenir ma croissance pour ne pas aller plus vite que le soleil sans quoi la foudre, me suffire d’être zéro d’abord pour tant et tant de jours après pouvoir lever la tête un peu développer le cou ouvrir le front et les yeux et le nez et me moucher dans le jour et attraper un filet d’air par cette bouche et, et recommencer la toile des filins de la tête intérieure en les extirpant de ces grumeaux de mucus et peut-être qu’un jour le soleil va tourner ou les murs tomber ou bien ou alors pourquoi pas oui ce morceau de mur serait la mesure du monde sans avoir à me recommencer sans être à chaque fois le zéro tout rond, et pour participer aussi à la création du soleil et ne pas devoir périr tout le temps parce que là septembre presque octobre déjà novembre en plein le zéro le zéro tais-toi tais-toi tu n’es pas tais-toi.



13/3/7 - Saint-Wandrille

Promenade avec l'enfant

Il est de ces enfants dont le regard détonne sur le reste. De ce bonhomme avoisinant les cent centimètres, la tache des yeux donne à penser qu’il n’en serait plus au stade de la candeur. A le voir regarder les êtres, on se persuade qu’il voit et qu’il sait, qu’il sait dès qu’il a vu. Qu’il a compris. Transpercé. Il Sait. Plus d’argument à présenter là-contre.
Ce serait un visage d’adulte sur un corps d’enfant. Plutôt un regard d’adulte dans un visage d’enfant. Ou encore un regard d’adulte dans des yeux d’enfant. Un regard qui n’a pas à y être.
C’est encore plus ému qu’on le voit retourner aux jeux et aux gestes de son âge. Car c’est un enfant. Un enfant avec des idées d’enfant.

Dans la grande allée du parc, le petit d’homme, ce petit petit d’homme marche seul. Son pantalon est couronné de cuir aux genoux, il a les lacets défaits, son manteau à capuche est grand ouvert et la capuche suit le mouvement. Quelqu’un le suit des yeux, mais il se croit seul.
Le parc est assez grand, assez vallonné, l’herbe du premier printemps donne espoir d’une saison belle, le gravier des allées est bien ratissé, quelques arbres ont été replantés, et de gros buissons joufflus ont été taillés en boule et se tiennent par la main comme pour une ronde. Sur le plan d’eau quelques cygnes règnent en majesté tandis que les canards se moquent.

L’enfant lève bien haut les genoux dans l’allée qui descend, et accélère. Il rit tout seul, tout gai. A quelques pas en retrait de lui, un homme, l’appareil photo au cou, marche à pas lent. Il a cet enfant en garde. C’est un ami du père, et le couple va mal, alors, il se promène avec l’enfant, l’enfant si heureux d’avoir la nature et le monde pour lui.

Enfant dont l’homme cherche à capturer le regard sans être vu, sans lui-même être soumis à ce regard qui le déstabilise. Capter un vrai regard sur les choses de cet être si neuf, pourtant traversé d’émotions si fortes, les toutes premières émotions. En restant ainsi en retrait, il espère être témoin de la rencontre et de ce premier regard.
C’est un peu son métier, c’est un peu son art.
Et par ce catalogue d’images, de photos, laisser la trace pour les grands, peut-être, mais surtout pour le petit. Car elles seront pour lui. Pour lui permettre, si un grand bonheur de hasard les lui fait regarder sous cet angle un jour, d’y lire ce qu’il y avait de vierge alors, de cet éclairage sans a priori encore, cet éclairage qui prend tout, qui se nourrit généreusement de tout ce qu’on lui offre, qui ne choisit pas car il n’a pas à choisir, et qui engrange des seaux de sensations qui lui dégoulinerons dessus toute la vie. Alors oui, être là à ce moment-là, c’est le moins, ce devrait être le moins.
Et vu ce regard qui sait, il serait triste qu’il perde cette acuité pour y lire dans ce futur nécessairement moins pur. Ô garde-la ! Que tu ne te souviennes plus de ce que tu Savais, qu’importe, mais que cette magie ne t’échappe pas !

Il a déjà pris quelques clichés. C’est un plaisir inouï, il ne donnerait sa place pour rien au monde. C’est un peu son enfant d’abord. C’est un peu grâce à lui s’ils se sont rencontrés. Et il y a un comme un air de ressemblance. Et ce vert si vert va tellement bien au gamin tout blond.
Qui a trouvé la seule flaque d’eau.



3/3/7 - Paris

17 mars 2007

5è étage

Le vide et le meurtre
le vide et le couteau
le vide et les étages le vide
l’envie le meurtre l’envie
le meurtre le couteau
irrépressible l’envie
le meurtre de moi de tu de toi de je la rambarde
la gifle le meurtre le viol le vide
l’arracher le tuer
arracher les membres le saut les étages
le corps tambouriné arraché étripé
rejeté
va-t-en va-t-en-moi
prends de l’élan
saute le vrai du faux
jette couteau jette meurtre jette moi jette
donne au vide
donne au vent du vide
donne au clair du vert du vent du vide
donne au vrai clair du vrai vert du vent clair du vent vide du vert clair de l’eau claire du vent vide et rêve et vole.



4/3/7 - Paris

Les réverbères

…les enfants se font une joie de partir en vacances, j’ai quasiment fini de charger la voiture, je ne sais pas comment j’ai réussi à faire rentrer toutes les valises, il me restera juste à faire le plein. Oui, nous avons prévu de partir à trois heures du matin, on évitera un peu la chaleur du trajet et les enfants pourront continuer à dormir dans la voiture, le voyage leur paraîtra moins long.
Et à vous aussi !
Oui, sans doute à nous aussi, surtout peut-être. Ils dormiront allongés, on a réussi à installer de la mousse derrière nos sièges pour qu’ils soient à même hauteur, en espérant qu’ils n’aient pas mal au cœur, c’est un vrai calvaire quand ce n’est pas l’un c’est l’autre.
C’est comme
toutes les quelques secondes la lumière jaune orangée des réverbères toutes les quelques secondes la lumière jaune orangée des réverbères qui cassent le noir m’éclairent me disent que nous avançons que je ne dors pas que j’ai un peu mal au cœur, pour ne pas avoir mal au cœur il faut tenir un brin de menthe mais je n’en ai pas, alors ne pas avoir mal au cœur et dormir mais je n’arrive pas comme ça sur le dos est-ce qu’au fond je préfère pas ne m’endormir et écouter ce qu’ils disent là devant alors qu’ils croient que je dors mais j’ai beau écouter je n’entends pas bien les mots m’enfoncer dans la banquette c’est doux le velours sauf le truc là de la ceinture de sécurité qui me gêne ah une zone d’ombre les réverbères sont partis que du noir plus de ville en tout cas la voiture ralentit elle s’arrête ou quoi pourquoi qu’est-ce qu’on fait ça tourne la voiture j’ai perdu le sens je ne sais plus ça me fait mal au cœur j’ai comme un vide dans le ventre ah c’est reparti sauvé pas vomir et c’est reparti les réverbères c’est plutôt une lumière bleue et blanche cette fois elle brille plus et si je comptais les lumières qui passent peut-être au bout d’un moment je vais m’endormir peut-être pas ralentir encore ce doit être un péage sûrement lumière crue au revoir madame repartir de nouveau plus sombre et cette odeur de plastique neuf et de colle qui sent comme du poisson et toutes les quelques secondes la lumière blanche bleutée des réverbères et toutes les quelques secondes la lumière encastré je suis calé dans le creux entre la banquette
Quand ce n’est pas l’un c’est l’autre qui a envie de vomir, pas moyen de faire dix kilomètres sans s’arrêter, ça me rend fou, et ils aiment bien la mousse ça les fait rire.
et dans le coffre là l’odeur d’essence oh oui je veux sentir l’odeur de la pompe à essence c’est les vacances le soleil tout bientôt demain presque presque une pompe à essence deux pompes à essence trois pompes à essence et la voiture qui va très très très vite et on est les premiers le grand bac à sable rien qu’à moi les pieds qui me brûlent tellement il est chaud le sable plein partout
Avec la mousse ils ont l’impression qu’on a refait la chambre dans la voiture, ils jouent quelques minutes ils sautent dessus tout fous, et au bout de quelques minutes ils tombent comme des marmottes. J’espère qu’ils ne seront pas trop déçus, cette année on ne va pas à la mer.



3/3/7 - Paris

06 février 2007

Enfin

Avant que le verbe
Avant que les zéros ne germent
Avant la réalité des corps
Avant la chimie des sens qui n’ont pas l’idée même du plaisir
Deux corps prenons deux corps
Et ces deux corps se mélangent, se pénètrent, se transpercent, s’échangent, mélangent bulles de salives et sécrétions animales, se poignardent, s’inondent, s’enfouissent, s’envahissent sans jamais se connaître, sans jamais sentir l’autre, sans jamais se sentir à deux et réunis pour un firmament proche, au bord de la mort inouïe, déchaînés dans cette autre tempête, échoués au rivage à peine de ce bord de lèvre, en succions aveugles et dévorant jusqu’à l’os initial, jamais la déclinaison, seulement la réitération millimétrée de la copulation univoque sur ce lit de givre, ce lit aux certitudes sans interstices.

Non, non, ainsi, Non,
Tu ne sauras mon odeur
Tu ne sauras mon corps
Tu ne sauras ma durée
Tu ne sauras ma symétrie
Tu ne sauras mon écho

Alors qu’il faudrait tant, mais si peu, pour parvenir à soulever la trappe du bout des ongles rongés, pour qu’à première haleine s’entr’ouvre l’étable où les herbes fermentent, à main toute proche du mot dont on pourrait caresser le filigrane pour en deviner les dimensions toutes, contenues au plus fin du minime,
tandis que les eaux se dénoueront au chevet des corps et des lettres, la peau, quartier d’orange, vin et cannelle,
tandis que les eaux se délasseront jusqu’à la lumière, jusqu’aux étincelles, jusqu’à l’éclat du fruit infime,
pour deviner enfin que là n’est sans doute que le frémissement, l’imminence oui, l’Imminence d’un monde où le sens prendra corps et joie et volume et saura se dire et se dilater et se décliner, et, et, et, et, et, à l’infini. Jusqu’à rendre folie, peut-être.
Tant mieux.



janvier 2006, Paris

19 janvier 2007

Autoportrait en petit

Tu ne renieras pas tes parents.
Je ne renierai pas mes parents.
Quand bien même je le voudrais, quand bien même je l’ai voulu, me rêvant une naissance mystérieuse, abandonné sous une porte cochère par un matin blanc, trouvé presque bleu mort de froid, réchauffé par un sein protecteur ayant reconnu à la finesse de ma layette la noblesse de mes origines, ayant traversé tous les océans et mer du monde avant d’être recueilli par des imposteurs se prétendant mes géniteurs, non je ne renierai pas mes parents.
Non je ne les renierai pas. Ils me ressemblent trop.
Ils sont mon portrait craché, et sont d’une ascendance pareille, eux-mêmes mes grands-pères et mère tout ressemblants à leurs enfants.
Si l’on pouvait de moi extraire deux calques, ce serait dans l’évidence les deux portraits de mon créateur de père et de ma créatrice de mère, les bras un peu ballants, les sens tout ébahis de cette émanation qu’ils sont de moi comme je suis une émanation de leur chair, de leur geste, de cette indécence tout nu que je fus, de cette incongruité vagissante, de larve devenu miroir, miroir troublé comme d’un caillou sur l’onde, et mue de peau et de voix, et vœu d’indépendance, mais : ces regards faits du même métal d’or vert qui pâlit au soleil.

Je me demande si je m’appartiens. Je regarde en souvenir cette photo de moi en petit bonhomme qui ne raconte absolument pas la même histoire que l’on m’a maternellement diffusée depuis toujours, car ce que j’y retrouve, ce sourire un peu timide juste avant l’éclat, ce deux petites mains qui tripotent la fermeture éclair du blouson, et ces yeux qui partent du bas pour voir l’en l’air, je le ressens et le sais de moi, de ce que l’adulte ne sait pas bien cacher de ses émotions, de ce petit corps toujours lové à l’intérieur et qui a toujours envie de ne marcher que sur le blanc des passages piétons ou le plus longtemps possible les yeux fermés sans tomber.

Je me vois donc toujours derrière ce carreau à peine embué. Derrière, les lumières de la ville scintillent, quelques néons clignotent, la circulation en bas et les feux de signalisation. Dessinant du doigt sur la vitre mon reflet, le contour de ma tête, les oreilles à peine décollées, la bouche pincée et le menton épais, juste la tête, le corps je ne sais pas faire. Je ne sais pas encore faire. Il n’est pas encore tout à fait à moi, mais je sens qu’il va devenir beaucoup. Car j’apprends les gestes, ces gestes d’exception qui me permettront de m’approprier volume et créativité, et de sortir du rideau derrière lequel je me cache pour, cette fois, vraiment entrer.



le 6 janvier 2007, Paris

Face de lune

C’était de ces cafés dont l’entrée se fait par un sas. Un sas prévu pour de froids jours d’hiver, avec commandement implicite de ne pas ouvrir la porte donnant sur la salle tant que celle donnant sur la rue ne s’était pas refermée. Aux beaux jours, les deux portes grandes ouvertes laissaient libre cours au bruit de la rue, le petit trot de chevaux tirant carrioles portant promeneurs bariolés.

C’était un jour de froid sans doute, l’entrée étant de part et d’autre sagement close. L’ampoule du plafonnier imposait sa lumière jaune et lasse. La porte de la rue s’ouvrit et quelqu’un entra.
Quelqu'un oui, ce n’était encore que quelqu’un, car il n’était pas encore possible de le distinguer derrière le verre dépoli de la paroi. Sans doute n’était-il pas très grand, sa tête ne dépassant pas. Sans doute ses semelles étaient boueuses, car il se frotta longuement les pieds sur la brosse du tapis, juste un bruit sourd de toux grasse venant du fond des poumons se fit entendre, avant le court silence qui précéda son entrée et fit tourner vers lui les têtes de quelques clients esseulés.
Le col de son imperméable était remonté, un imperméable clair, à moitié ouvert, la ceinture dénouée, et les pointes de ce col lui remontaient jusqu’aux joues, masquant presque le foulard, foulard de soie assurément, savait le garçon de café, la soie sied parfaitement à un homme de goût, de la soie en motif de cachemire, et noué presque jusqu’au menton, ce qui lui donnait de la raideur, ou peut-être du maintien.
Son regard errait sans voir, et semblait ne pas chercher les êtres mais les choses, ou plutôt une chose, tandis que son œil clair furetait sans trouver. Un habitué se leva et lui apporta un journal avec une déférence appuyée, semblant s’excuser de l’avoir monopolisé, cherchant absolument à attirer l’attention du nouveau venu, sans pourtant y parvenir, car ce dernier s’assit à sa table, où un café l’attendait déjà, posé sur un plateau d’argent, à côté d’un verre d’eau sur lequel était posé une petite cuillère, et il semblait déjà englouti par sa lecture.

Il avait fini par retirer son manteau pour le poser sans précaution sur la banquette en moleskine, lunettes sur le nez, parfois pris d’une longue quinte de toux, mais oublieux de là où il était et de ceux qui le regardaient encore, certains encore perplexes, d’autres assurés de le connaître, avec un orgueil non feint, cherchant presque à aimanter son visage pour y planter un regard complice et concerné.

D’autres journaux, comme l’on trouve parfois enserrés d’une baguette de bois pour mieux les tenir, s’étaient empilés sur sa table, de la presse de langues diverses qu’il parcourait sans hâte, les traits impassibles parfois contractés d’une grimace d’agacement.
Son visage était d’un teint clair, un grand visage rond et plat, une face de lune piquée d’un nez de pantin de bois, la bouche dessinée d’un seul trait.

Il posa tout, journal et lunettes, et regarda devant. Son expression avait changé, comme apaisée, prête à accueillir l’autre avec autant de chaleur qu’il avait mis de distance à exclure le quidam du monde entré en pluie à sa suite. Les jambes allongées, les bras détendus, il semblait avoir pris conscience de l’espace qu’il occupait, il semblait avoir pris du volume, il semblait prêt à rester là toujours, aurait-on pu jurer, du moins ceux qui avaient encore envie de répondre à cette tardive sollicitation, encore un, peut-être. Pas encore parti. Presque.



7 janvier 2007, Paris

22 décembre 2006

Jour de soleil

Hôpital du Steinhof, ou plutôt Hôpital Otto Wagner, ou encore Hôpital du Wilhelminenberg, tout à l’ouest, aux confins du quatorzième arrondissement de Vienne, Mitteleuropa. C’est une ville. C’est deux villes. Il y a le sanatorium, et ensuite il y a l’hôpital psychiatrique, sur la route, à rebours.
C’est deux villes. C’est une ville. Qui ne communique pas. Il y a le grillage. Et un monde.

Hôpital du Steinhof, jour de novembre de soleil. Jour de soleil de novembre dans les allées du parc. Les allées s’entrelacent amplement, formant vertes étendues d’herbe et masses de bâtiments clos, qui s’imposent.

Mémoire en quête de densité. Les allées ensoleillées du parc de novembre sont peuplées de pas qui s’éloignent. Les blouses blanches contournent, des véhicules discrets descendent les pentes de goudron. Et encore d’autres pas. Qui ne sont pas d’ici.

Les poteaux indicateurs pointent divers bâtiments. Il y a le Pavillon Ludwig, il y a le Pavillon Leopold, il y a le Pavillon Hermann. Des pavillons et des prénoms masculins. La mémoire pullule aux allées désertées.

Au centre d’un ovale d’herbe dense, plus léger qu’une plume, étincelle de roux, un écureuil jaillit. Il était là avant. Il est l’évidence au cœur de l’espace qu’il envahit. En un éclair il grimpe à la verticale de l’arbre et disparaît dans les ramures.

Tant de pavillons et tous à l’identique : de gros blocs à l’assise rectangulaire, austères mais garnis sur leurs façades de belles grilles en fer forgé ouvragé peint de vert d’eau.

Autant d’affections, autant de pavillons.
Le parc est dédale. Il fait soleil au sanatorium.


Au détour, là, l’air se blottit, presque. Ce presque m’envahit.



décembre 2006, Paris.

19 décembre 2006

Au bord du lit

- Tu es sûr que ça ne te dérange pas ?
- De quoi ?
- De dormir dans le même lit que moi.
- Ah. Non non. Certain.
- Parce que si tu veux je peux t’installer une couverture par terre, bon ce ne sera pas très confortable mais c’est comme tu préfères.
- T’inquiète. Aucun problème.
- Bon c’est comme tu veux alors, c’est que je ne suis pas trop habitué tu comprends, je ne voudrais pas que tu croies, c’est toujours un peu gênant.
- Mais non, t’inquiète pas. Tu sais moi j’ai dormi pendant dix ans dans le même lit que mon frère. C’est plus toi, si tu es habitué à dormir tout seul. Moi je dors n’importe où.
- Ah non, il est hors de question que je te laisse dormir par terre alors qu’on a un grand lit. C’est dommage que je n’aie pas su avant que mon frangin rentrait ce matin, ça tombe mal. Enfin bon, il est tard de toutes façons, je suis tellement crevé que je vais m’endormir d’un coup.
- Moi pareil. Je peux utiliser la salle de bain maintenant ?
- Non non, vas-y maintenant. Au fait, tu dors de quel côté dans le lit ?
- Je dors de quel côté ? Euh, je sais pas. Attends. Plutôt à gauche.
- Ah.
- Quoi, toi aussi ?
- Non non mais ça n’a pas d’importance, je peux changer pour une fois et dormir de l’autre côté.
- Mais non, je t’ai dit que je dormais n’importe où. Attends, je change mes affaires de place.
- Mais, pourquoi tu me dis que tu changes de côté, parce que maintenant c’est là que tu vas dormir à gauche.
- Ah ben non, c’est le contraire, si je vais ici, je suis à droite.
- Mais non, là c’est ma place habituelle et je dors à gauche.
- Comprends pas.
- Mais si écoute, quand je suis couché dans le lit, là, je suis à gauche, c’est évident.
- Mais non, c’est le contraire.
- Mais si regarde, quand je suis là, je dors sur le côté gauche, et c’est mon côté gauche qui est contre le matelas.
- Peut-être bien, mais tu es à droite dans le lit.
- Tu le fais exprès ou pas ? Regarde, là, je me mets sous la couette, regarde, hein, je suis bien à gauche, non ?
- Ben non, justement pas, quand je te regarde tu es à droite dans le lit.
- Oh là là ce que tu es compliqué, c’est vrai que tu es mal latéralisé.
- Peut-être, n’empêche que quand je regarde le lit, tu es à droite. Moi de toutes façons je dors à plat ventre, et je peux te dire que je suis bien à gauche dans le lit.
- Tu me fatigues.
- C’est toi qui me fatigues, je vois bien depuis le début que tu n’as pas envie de partager ton lit.
- Ce n’est pas vrai.
- Oh et puis c’est pas la première fois qu’on me fait le coup de la droite et de la gauche, c’est toujours à moi de me plier à la règle de l’autre, j’en ai marre. Tout ce que je sais c’est que je dors de ce côté là, tu vois bien mon doigt, là, c’est celui qui tient la petite cuillère, et ben quelque soit le nom, c’est là que je dors.
- Comme tu veux, ne te fâche pas.
- C’est bon, je me fâche pas. Bon, merci, je me mets là alors. Ça tombe bien finalement.
- C’est vrai. Tu la prends la salle de bain, ou pas ?
- Non, tant pis, j’ai la flemme.
- C’est toi qui sens des pieds comme ça ?
- Non c’est toi.
- Toi aussi.
- Attends. Ah oui. N’empêche que pour la gauche, c’est moi qui ai bon.



décembre 2006, Paris

14 décembre 2006

Cartilages

regarde la feuille rectangle les doigts qui caressent le coin droit gauche des deux pouces douce douce feuille douce nouvelle feuille douce en hauteur douce beige ivoire douce feuille la main droite le doigt index à gauche qui pose plie main bleue veine lire pas lire pourquoi pas pas lire oui lire je vais lire ça l’idée me plait j’aime bien ce papier cette feuille là merci c’est doux je suis rassuré le silence c’est plus beau pour écrire et là silence beau c’est bizarre ce papier sans ligne c’est comme quand on m’a poussé dans la piscine la première fois je ne sais pas nager je l’ai crié mais on ne m’a pas écouté on m’a poussé l’eau était dure mais je ne me suis pas noyé j’étais furieux vexé et là oui c’est beaucoup de vide blanc au dessous mais je sais que ça ne fait pas peur je le sens au fond de moi c’est chaud c’est lourd caresse intérieure plaisir presque jouissance oui ah ah presque presque et ma main qui a pris ses distances en bas de la feuille et qui sait non c’est idiot c’est moi qui sait c’est beau l’encre noire j’ai vraiment une écriture de sagouin et je voulais dire quoi que ma main qui n’écrit pas avec toujours son doigt index qui pointe sais déjà que le stylo va écrire des mots jusqu’à elle et qu’est-ce que ma main et qu’est-ce qui va bien pouvoir se passer quand on va arriver en bas de la feuille où elle va aller ma main elle va tomber hors de question de la poser hors de la feuille ma main est tout près de moi alors je ne peux que remonter la feuille pour avoir un peu de mou avant de m’écrire direct sur les doigts pliés de la main toujours la même qui ne fait rien mais qui croit qu’elle fait parce qu’elle a son doigt j’aime bien écrire que ma main sait et dire qu’elle a du pouvoir alors qu’elle n’écrit pas.






dans le noir c’est où le bruit le bruit des gens des voix c’est la nuit des gens dans l’appartement dans ma chambre réveillé c’est qui les gens qui parlent j’ai un peu peur mais j’ai envie c’est qui les gens tout noir chambre pas éteindre la lumière il fait tout noir oui je me lève je veux me lever les gens savoir qui parlent couloir porte ouverte pieds nus pas de bruit la porte la porte du couloir fermée mais non pas fermée tant mieux juste un peu de lumière dans la fente un petit peu tout petit peu ouverte la porte du couloir les gens qui rient qui parlent derrière la porte ils ont des voix il y a plein de voix différentes j’ai un peu peur mais c’est qui les gens c’est doux la moquette pieds nus j’aime bien j’ouvre la petit peu petit peu la porte du couloir il y a des gens que je ne connais pas qui parlent c’est qui on dirait qu’ils se croient comme chez eux il font comme si ça sent la fumée de cigarette très fort je vais voir qui c’est qui fume et qui parle et qui parle et qui c’est je vais ouvrir tout grand la porte parce que je suis chez moi pour voir c’est qui les gens qui parlent et fument et qui se croient chez eux qui leur a ouvert la porte je ne comprends pas de quoi ils font avec leur geste leurs mains très grandes et qui bougent beaucoup ils sont très grands debout je ne connais personne du tout il n’y a même pas c’est qui et pourquoi je ne les connais pas c’est rigolo ils ne me voient même pas tellement ils parlent en haut avec des cigarettes et des verres d’eau peut-être ce n’est pas chez moi et que je me suis trompé j’ai un peu peur et un peu froid et un peu faim et personne qui me voit qui me connaît qui me parle je suis dans un autre pays c’est pourquoi les gens ils rient avec des choses que je ne comprends pas j’ai failli tomber je me suis cogné à un pantalon qui ne m’a même pas vu et je vais peut-être pleurer mais peut-être pas quelqu’un a trouvé ma main.






on me regarde on me regarde ou pas je veux me cacher peut-être je mets ma main sur mon nez pour qu’on voie pas le tuyau je déteste le métro avec tous ces gens qui me regardent et qui ne me regardent pas ils le font exprès ils font comme si mais ils regardent ils voient bien que j’ai un gros tuyau qui sort du nez j’ai honte j’ai honte et ce gros bout de sparadrap ils auraient pu éviter et dire que ce tuyau va jusque dans mon estomac heureusement que j’ai trouvé une place dans un coin et la plante du pied gauche qui me gratte énormément c’est horrible comment je fais ça ne passe pas les doigts dans la chaussure ah si un peu avec mes clefs ce sera mieux ah oui c’est bien c’est très très bien à chaque fois quand ça gratte et qu’on gratte après ça ne gratte plus ça marche toujours c’est le sparadrap du nez qui me gratte comment ça se fait que je ne le sens pas dans mon estomac le tuyau j’ai bien vu l’infirmière ça m’a fait mal dans la gorge quand le tuyau est passé elle puait du bec l’infirmière dommage je me la serais bien cajolée on verra si c’est la même qui va me retirer le tuyau oui j’ai bien fait de prendre une journée au travail avec mon tuyau dans le nez ça n’aurait pas été possible non non j’ai bien fait ça va faire vingt-quatre heures que j’ai ce fichu bout de plastique dans le corps et tout ça pour me dire qu’au final tout va bien comme d’habitude c’est pas eux qui l’ont eu toute la journée et la nuit dans le nez le tuyau on aurait dit un tuyau de douche avant qu’il rentre ils sont fous mais ça m’a fait moins mal que je pensais pourquoi il me regarde lui il m’a jamais vu ah non lit journal derrière franchement personne ne regarde personne quand je relève la tête là personne regarde personne tout le monde aurait un tuyau dans le nez que ce serait pareil je n’aurais pas de tuyau tout le monde s’en moquerait pareil c’est infernal même pas un regard de pitié rien tous morts qu’ils sont ça vaut bien la peine j’espère qu’ils vont me retirer et que je vais pas le garder le tuyau et qu’il vont me débrancher tout ça et le truc là en bandoulière qu’ils m’ont mis et qui mesure l’acidité on dirait un transistor heureusement je peux le cacher celui-là en fait j’en suis presque fier de mon tuyau j’ai été bon j’ai même pas baissé la tête j’ai assumé jusqu’au bout même le sparadrap ridicule affronte mon regard toi si tu l’oses et qu’elle vienne l’infirmière.




décembre 2006

06 novembre 2006

Ecureuil

Une odeur de noisette sur l’écorce
Le coupe-papier effleure la page, le grain brun, mat
L’écureuil court le long, s’enserre le museau des pattes, se cache les yeux, se détourne, revient, regarde, furtif, se détourne, regarde, revient, grimpe le long d’un cuir tiède, sans souffle, regarde, se cache le museau, se détourne, revient, attend, sur le cuir tiède, sa queue touffue palpite
Le rocher s’étire au dedans, les continents intérieurs prennent forme
Sa queue touffue et d’or roux palpite, caresse le grain brun, l’écorce se lézarde, l’écureuil s’effraie, se rassure, pointe son museau dans l’aube plus fraiche, se nettoie les yeux des pattes, deux petites perles humides qui brillent
Les continents sont des esquifs, près à cogner au cuir mat du rivage
De sa queue touffue l’écureuil caresse la page, caresse les pages peu à peu libérées par l’effleurement, l’écureuil furète sur le cuir, la couverture, la peau tiède qui s’exprime, les continents dressent l’oreille, prennent conscience d’eux-mêmes, l’écureuil parti.
Le jour.
La noisette.



5 novembre 2006

05 novembre 2006

Tombée du jour

Ce qu’elle aimait le plus dans la vie, c’était se lever avant les oiseaux. Vous me regardez. Vous la connaissiez, vraiment ? Ce qu’elle aimait oui c’était se savoir en effraction juste avant le jour, non elle ne me l’a jamais dit mais je le savais, je n’y étais pas non, je n’y étais jamais parce qu’il fallait toujours qu’elle soit seule à ce moment-là, absolument éperdument seule, à coups de pied qu’elle aurait chassé l’importun perdant toute mesure, oui c’était sa façon. Et ce jour juste avant la nuit, il fallait qu’il ne soit qu’à elle, et que, sortant nuageuse de ses voiles à baldaquin, les tentures lourdes puissent être prises à deux mains pour s’ouvrir comme au théâtre, et là, et là, et là elle s’approchait en myriades de pieds menus glissant au parquet devenu velours, et fendait doucement des mains jointes l’embrasure de toile qui s’écartait sans souffle, ah il fallait deviner sa joie quand, la vue ainsi libérée, la fenêtre enfin ouverte, elle ne voyait que brume qu’humeur de nuit et souffle frais sur ses joues, ah il fallait le sentir ce souffle frais sur ces joues fraîches sur lesquelles perlaient vite des larmes de bonheur, elle était la rosée devenait la rosée fraîche de la nuée déserte et des champs silencieux s’ouvrant dans cette perte de vue qui ne se distinguait pas encore mais dont elle était emplie déjà dans ses joues roses et larmes, ah comme je sais tout ça, comme je sais tout ça, et son étreinte dans l’air vierge, ses gerbes de fleurs de nuit qu’elle jetait de ses bras nus, elle offrait toute sa profusion à la nuit encor, et elle donnait sens c’est elle qui donnait sens à la nature au dehors, alors qu’elle était à peine encore née des senteurs, elle les offrait à l’aube proche, alors qu’elle, à peine encore née, ce goût tamisé d’un rêve achevé à peine, elle l’offrait à la première brise, alors qu’à peine née, ce toucher mat s’éveillait d’elle à même l’herbe en bas, alors, à peine, sa prunelle, à peine effleurée, se jetait à corps perdu dehors, s’y jetait à tire d’aile et papillonnait alors même que oui, les oiseaux n’existaient même pas encore, c’était son chant à elle qui pouvait les créer, raccrocher la note bleue à la seconde suspendue, mais il était trop tôt, ce n’était pas encore la seconde propice, elle ne viendrait pas encore, car elle ne le voulait pas, tout simplement, et les loups des bois ne pouvaient qu’avancer en tapinois, les hordes de mulots et musaraignes devaient encore ramper sous terre dans les dédales pacifiés par les lombrics, non rien ne pouvait exister qu’elle n’eût décidé, le savait-elle elle-même je gage que non, tant pure était sa présence, tant son corps prenait à peine forme parmi les particules, oh non ne pas interrompre le cheminement de sa création, ne pas rompre le fil de sa densité fragile et du mirage de la réunion des fibres de l’âme et des oxygènes élémentaires. Oh non je ne sais pas réellement ce qui interrompit la magie ce matin-là, une porte malencontreuse eût-elle le malheur de claquer, un abreuvoir d’horreurs nocturnes se déversa-t-il à ses pieds, un importun tenta-t-il de boire à sa source à l’heure propice et défendue, non, pas même moi ne sût jamais ce qui advînt, ce qui interrompit le prodige du réveil, aucun signe manifeste non, à part son absence dans le lit à peine défait, à part une flaque de poudre de nuit sur le rebord de la fenêtre, à part l’absence de moi pour la sauver, à part les rideaux définitivement ouverts, à part l’horizon défait, à part la nuit plus jamais, à part les oiseaux, à part les oiseaux définitivement muets.Mais, vous la connaissiez ? Vous la connaissiez ?



octobre 2006

28 octobre 2006

Bredoulocheux

de Lewis Carroll


Il était reveneure ; les slictueux toves
Sur l'allouinde gyraient et vriblaient ;
Tout flivoreux vaguaient les borogoves ;
Les verchons fourgus bourniflaient.

« Au Bredoulochs prends bien garde, mon fils !
A sa griffe qui mord, à sa gueule qui happe !
Gare l'oiseau Jeubjeub, et laisse
En paix le frumieux, le fatal Pinçmacaque ! »

Le Jeune homme, ayant ceint sa vorpaline épée,
Longtemps, longtemps cherchait le monstre manxiquais,
Puis, arrivé près de l'arbre Tépé,
Pour réfléchir un instant s'arrêtait.

Or, tandis qu'il lourmait de suffèches pensées,
Le Bredoulochs, l'œil flamboyant,
Ruginiflant par le bois touffeté,
Arrivait en barigoulant !

Une, deux ! une, deux ! Fulgurant, d'outre en outre,
Le glaive vorpalin perce et tronche : flac-vlan !
Il terrasse la bête et, brandissant sa tête,
Il s'en retourne, galomphant.

« Tu as tué le Bredoulochs !
Dans mes bras, mon fils rayonnois !
O jour frableux ! callouh ! calloc ! »
Le vieux glouffait de joie.

Il était reveneure ; les slictueux toves
Sur l'allouinde gyraient et vriblaient ;
Tout flivoreux vaguaient les borogoves ;
Les verchons fourgus bourniflaient.



Lewis Carroll, extrait de "Tout Alice" - De l'autre côté du miroir
(traduction H. Parisot)

23 octobre 2006

Vide

Tous les horizons
verticaux
Toutes les couleurs possibles
en même temps
Toutes les notes de la gamme
plaquées
Toutes les paroles
un seul son
Tous les mots tracés
sur les autres
Tous les nombres
alphabétisés
Toutes les formes
superposées
Toutes les odeurs
liquéfiées
Tous les reflets
fondus entre eux
Toutes les symétries
repliées
Toutes les solitudes
en-colliées
Toutes les limites
débordées
Toutes les nuits
illuminées
Tous les rêves
apostrophés
Une roue écervelée
L’éclat de rire de l’escargot
La transparence du caméléon
Le silence sur le vacarme
Avant l’Avant




Paris, mai 2006

15 août 2006

Avant de savoir

Je suis avant de savoir
Pas encore les sens au complet
Les pieds sur la matière vibrante, la matière vibrante
Qui s’infuse dans chaque membre conscient
Jusqu’à la pointe du sommet, le capuchon du haut.


Je vibre avant de savoir
Ces trémulations ont passé le cap de la secousse viscérale
Mon deuxième corps cogne mon premier véritable
Mon deuxième corps cogne, mais doux et gigogne
Mon premier corps, plus certain de lui-même.


Mon deuxième, avant de savoir
Novice sentiment du toucher
Chahut et cahot et bois et verre
Ce qui monte de la gorge a envie de sourire
Vision latérale qui coule, qui sait le verso.


Espace qui ne sait que son périmètre encore
Grincement flûté, qui insiste et frisotte au vestibule
Droite et gauche se contredisent, sans s’annuler
Un jeu de corps, à somme non nulle
Qui franchit l’enveloppe et décuple.


Dépassement des constantes
Odeur doucement brûlée, une oreille collée à la paroi
Un mille-pattes strie et chatouille l’intérieur
Un goût jaune, de miel, suave
Le rideau de paupière absolument ouvert
Le corps devient la secousse
Et plaisir.


Je suis la caméra
Le point de vue subjectif aux commandes
Qui ne voit pas ses mains mais
Qui a deviné, ou peut-être même créé, la ligne droite
Qui va devant
Je suis le rail mais avant le rail
Je suis le point mobile, juste avant de me compléter.



Budapest, août 2006

17 juin 2006

L'Ecrire

C’est une main qui coule le long d’un velours cramoisi.

C’est traverser l’interstice de part en part, le millimètre impossible.
C’est faire fondre flaque, belle de vide, belle invisible, bulle invisible, crever l’air.
C’est sortir de l’obscurité, dénouer le bandeau de sur les yeux, et le lien qui s’inscrit dans la chair du poignet.
C’est une grande traînée d’encre de la tranche de la main, un motif volontaire.
C’est un bouquet : la parenthèse de gauche, l’écuyère une jambe levée, et son ombrelle, la parenthèse de droite.
C’est traverser le cercle blanc de l’écran dont les bords se noircissent et s’épaississent et envahissent sans jamais jamais parvenir à éteindre le point blanc au centre au centre au centre qui tourne et s’accélère et illumine.
C’est s’approcher d’une rupture des dimensions.
C’est boire un grand bol de perles de rosée.
C’est une autorisation de caresse.



17 juin 2006

15 juin 2006

Il aura fallu



Il aura fallu qu'elle revienne.
Qu'elle franchisse enfin le petit portillon ouvrant sur le grand parc.
Qu'elle foule le sol meuble de la contre-allée, puis hésite entre divers chemins de traverse, avant de s'approcher du bassin, de s'asseoir au bord du bassin, s'y pencher un peu, s'en détourner pour finir.
Cette fois-ci le banc était vide.
Et il paraissait ainsi plus grand, son blanc plus sale, et les feuilles mortes s'accumulant à ses pieds le faisait comme s'enfoncer dans la terre.


Il aura fallu qu'elle revienne.
Et qu'elle s'asseye à cette même place, qu'elle entende le soleil couchant.
Ce n'est point oeuvre d'imagination que d'observer les jeux flûtés des enfants à lancer leur petit bateau sur l'onde dorée, sauf qu'il n'y en avait plus qu'un, d'enfant, mais le contre-jour et le scintillement sur l'eau l'avait démultiplié comme un découpage de papier en ribambelle.
L'enfant s'est mis à pleurer, son bateau s'étant trouvé coincé sur la mangeoire au centre du bassin.
Il faudra l'intervention du gardien et d'une longue perche pour que s'endiguent ses larmes. Il partira, soutenu par le bras du papa ne tenant pas le voilier.
Alors, sous le sifflet annonçant la fermeture prochaine des grilles, il faudra bien qu'elle se reprenne, au froid, au moins clair, et s'enserre dans son manteau lourd à boutons de bois, son bouquet son gros bouquet de fleurs pendant à la main.


Il aura fallu qu'elle revienne.
Dans la crainte de se laisser enfermer, elle avait même failli l'oublier, son bouquet, qu'elle avait posé lâché sur le banc sans en prendre conscience, ce bouquet de tulipes qu'elle avait fini par trouver malgré la saison, son bouquet à elle, tellement heureuse de pouvoir le serrer sur son coeur et de s'enivrer de l'absence de parfum.
Elle aimait tant les fleurs coupées, cette part de nature en vase pénétrant dans sa vie, touche vivace sur la bois sombre.
Mais ce n'était au fond pas tant cette invasion de vif qui la troublait, mais bien plus, et elle n'aurait jamais osé l'avouer, sans du moins que ses joues ne se parent de rouge et rehaussent les pommettes saillantes dignes d'une princesse en troïka, tant l'aveu d'elle-même l'emplissait de confusion. Ce qu'elle chérissait, c'était la chute des pétales en un bruit mat dans l'épaisseur du silence, mat et lent, d'une étoffe lourde.
Ces fleurs n'étaient-elles pas à elle, après tout ?


Il aura fallu qu'elle revienne.
Et qu'elle se souvienne.
Elle était alors penchée sur une traduction. Et, relevant le nez de son travail, éblouie par un reflet inattendu du soleil dans la porte vitrée, alors que l'après-midi commençait à se coucher aussi, elle se rendit compte que quelque chose avait changé dans la pièce. Non pas le chien enroulé dans l'autre sens dans son panier et ronflotant paisiblement, la surprise venait plus du bruit, ou plutôt de l'absence de bruit.
D'un bruit qui s'était arrêté. Elle n'entendait plus que ça.
Elle regarda sa main couverte de fleurs de cimetières. Elle ne fixait plus le calcium, ses ongles étaient devenus tout mous et tout blancs. Elle tenta d'en rayer la bois de la table et frémit de ne rien entendre de ce qui naguère lui vrillait les sens.
Le chien ne dormait plus dans son panier, il était à l'étage, c'était les soubresauts du frigo qui la déconcertait toujours auparavant.
Depuis de longues semaines déjà elle ne trouvait plus de tulipes.


Il aura fallu qu'elle revienne.
Laissant le petit portillon claquer derrière elle et s'envoler les dernières feuilles,
et s'enfoncer définitivement dans le sol en putréfaction le banc blanc et sale et vieux et vide,
et pousser les chênes infinis transperçant le coeur des nuages en profusion,
et faire d'un raz-de-marée fantastique se taire tout ce tumulte,
tout effacer d'un trait de gomme,
croquer les tulipes et le vase,
arracher les boutons de son manteau,
s'engouffrer dans ce nouveau soir.




Lozère, avril 2006

09 janvier 2006

Je vis

Je vis s’épancher mon reflet dans le miroir de tes yeux
Je vis la lune fauve aux cratères éblouis
Je vis le rayon de soleil de la roue du vélo de ta jupe de tes jambes de ton soleil de ton ombre de ta nue
Je vis l’explosion de l’étoile de mer en étoile de ciel en étoile de pierre accouchant de gouffres de falaises de montagne
Je vis la brume à travers laquelle nul ne voit, mais où les crânes explosent, les sables avalent, les gorges se déchirent
Je vis ma main sur la page impuissante

Je vis la fontaine emplie de tes larmes, le ruissellement de tes seins de pierre, ton coeur disloqué

Je vis cette perspective de tombes grises, une succession longue de tombeaux, de fumeroles et d’encens, un vent de cendres dans les arbres implorants, dans les arbres aux feuilles nues

Je vis une flaque d’eau scintillante dans laquelle je gisais noyé
Je vis un bleu profond un bleu de ciel bleu de mer bleu du silence
Je vis ces nuages de coton noués les uns aux autres et s’ébrouant dans un concert silencieux
Je vis un triangle de mouettes en vol
Je vis le lever du soleil en Espagne, peinant à étreindre l’horizon, la mer lisse, la lanterne d’un bateau de pêche, les coquillages s’échouant au rivage
Je vis le silence des profondeurs violettes et le conciliabule
Je vis la voix flûtée de l’enfant au jardin, le vert tendre d’un printemps tout neuf, l’oiseau ébouriffé
Je vis la musique sur ton front dénoué, ton sourire enfin, et la page du livre ouvert, et le marque-page, et ton bon vouloir me suivre dans la clarté.



janvier 2006, Paris